Un homme en avance sur son temps

Un homme en avance sur son temps

par Irina Grachtchenkova

“Un homme en avance sur son temps”, c’est ainsi qu’Abram Room avait appelé son dernier film. La pièce de Maxime Gorki qu’il adaptait avait un autre titre, mais le réalisateur indiquait ainsi sa perception ironique et triste de cette œuvre. En effet, les meilleurs films qu’il réalisa furent en conflit avec son époque. Quand plus tard, fatigué, brisé, il essaya de correspondre à son temps, ses films furent moins inspirés. Dans les années 1930, 1940, 1950, il subit une pression idéologique cruelle. Mais on parlera une autre fois de ses échecs, et ici, seulement de ses meilleurs films, qui font l’objet de cette rétrospective.

Room a commencé à travailler dans les années 1920, avec la pleïade des cinéastes soviétiques de la première génération. A l’époque, les critiques de cinéma employaient l’expression : “les 5 grands du cinéma soviétique”: Eisenstein, Poudovkine, Koulechov, Vertov et Room. Chacun avait imprimé sa marque au cinéma, dans sa propre langue cinématographique et avait réalisé de grands films novateurs. La direction de Room était, au premier abord, la plus conservatrice. L’essentiel, c’était l’acteur - y compris l’acteur théâtral - la psychologie, et la description des mœurs. Cette écriture qu’on appellerait aujourd’hui hyperréaliste, était faite d’une attention particulière au milieu, à l’atmosphère, au jeu de l’homme et des objets, à l’état intérieur de l’acteur. C’est justement là que réside le caractère novateur de ses deux films les plus accomplis de la période muette : Trois de la rue Miechanskaïa et Le Fantôme qui ne revient pas.

Trois de la rue Miechanskaïa (1927) fut écrit de façon virtuose par le réalisateur et le célèbre Viktor Chklovski. Le film décrit la vie d’une femme partagée entre deux hommes, ou La Vie à trois dans un sous-sol, dans une des vieilles rues du Moscou des années 1920. Ce n’est pas un hasard si en Allemagne, où ce film a remporté un succés très important, il a été intitulé Le Divan et le lit, et en France, Trois dans un sous-sol . On sait que René Clair conçut son film Sous les toits de Paris, comme une sorte de réponse musicale au charme du film de Room. Le fait que la situation évoquait une sorte d’anecdote à l’époque, retentit aujourd’hui de façon tragique. C’est un film de mœurs, une histoire d’amour, qui dévoile la profonde immoralité, l’inhumanité de la nouvelle réalité révolutionnaire. Etait-ce conscient de la part de Room, dissimulé derrière le comique, l’ironie. Une chose est claire : c’est que son intérêt séditieux pour l’homme - non pas l’homme social, ni le représentant d’une classe - mais pour l’homme privé, pour sa vie intime, ses sentiments érotiques, sa conscience, l’ont placé dans une position particulière par rapport à la réalité socialiste. En cela, Room utilisait son expérience d’avant le cinéma. Il avait été l’élève du grand psychologue Bekhterev, il avait lu les livres de Freud, et enfin, il avait été médecin.

En 1929, il décida de toucher à l’essentiel dans un matériau révolutionnaire, avec Le Fantôme qui ne revient pas. Il s’adressa à l’écrivain communiste français Henri Barbusse, lui demandant de lui envoyer quelques exemples de sa prose. Parmi les nouvelles qu’il reçut, il choisit Le Fantôme qui ne revient pas, tiré du livre pamphlétaire Les Bourreaux. C’est le récit des jours de liberté du révolutionnaire latino-américain José Réal. Et de nouveau, pour Room, l’essentiel fut l’état intérieur de cet homme qui avait vécu dix ans seul dans une cellule, ses rêves, ses retrouvailles avec la liberté, ses sentiments envers sa femme. Le rôle de celle-ci fut joué par une des beautés du cinéma soviétique muet, l’actrice Olga Zizneva. C’était la première fois qu’elle travaillait avec Room et elle allait devenir son actrice fétiche, sa muse et sa femme. Cette communauté d’esprit et de cœur allait durer pendant 40 ans. Le film plut beaucoup à Barbusse et il obtint un succés assez important auprès du public, dans son pays et à l’étranger. Mais ce ne fut que des dizaines d’années plus tard qu’il devint évident que Room, une fois de plus, avait devancé son temps. Un journaliste français, Michel Capdenac, qui vit le film en 1968 déclara : "On ne peut que s’étonner de la façon dont ce film a pu être oublié et incompris. En effet, sa beauté plastique, la façon dont il mène la réalité et la fiction sur un fond de thématique sociale, annoncent les recherches cinématographiques les plus contemporaines, jusques et y compris Marienbad."(Les Lettres françaises - 24 avril 1968). Sans doute l’auteur de ces lignes, s’il avait vu le film de Room, Un jeune homme sévère, aurait réitéré cette opinion, avec peut-être plus de conviction encore.

Un jeune homme sévère (1935) fut réalisé d’après un scénario original, écrit spécialement pour Room par l’écrivain énigmatique, Youri Olecha. C’était un film basé sur un triangle amoureux platonique, le talent, la beauté, la constitution d’un nouveau code moral dans une société sans classes. Au côté d’un chirurgien génial, pris en charge par l’état, une jeune femme très intelligente, très belle, son assistante, et un jeune komsomol sportif, amoureux, le “jeune homme sévère”. Le rapport au monde - ancien et nouveau - aux gens, aux valeurs, apparaît de façon un peu cachée, presque clandestine, et en même temps sur un mode ironique et critique. Aujourd’hui encore, le film gêne et irrite et on peut imaginer ce qu’il en était alors. Il fut interdit, comme formaliste, malsain du point de vue idéologique, et enterré pendant 30 ans dans les archives. On ignore si la version spéciale, pour l’exportation, a été réellement terminée et a pu être montrée en France. Mais le monde peut découvrir enfin aujourd’hui ce film des années 1930.

Ensuite Room tourna L’invasion, en 1944. Le grand romancier, Leonid Leonov, avait écrit une pièce du même titre au cours de l’année terrible de 1941 et cette pièce avait voyagé pratiquement sur toutes les scènes de théâtre du pays. Pour la première fois, un texte tragique, philosophique, avait fait d’un être réprimé, venu du goulag, un héros. Et de plus son entourage, ses proches, son père, sa mère, sa sœur, figuraient dans ce texte. Tous avaient soif de son exploit comme une sorte de rédemption parce qu’il le croyaient fautif, parce que psychologiquement, moralement, ils étaient également enfermés par ce système. Ce système n’enterra pas toujours l’artiste dans les interdits et les poursuites, mais aussi parfois dans la renommée de la reconnaissance officielle. C’est ainsi qu’Invasion reçut le prix Staline. Et le succés d’estime que cette tragédie soviétique obtint, dans le pays et à l’extérieur, était justifié. Le film fut partout bien reçu, en particulier en Italie, où, comme dans le cas du Trois de la rue Miechanskaïa, on le perçut comme proche du néoréalisme.

Les années passèrent et Room conserva ses facultés de transformation. Les Fleurs tardives reçurent la critique suivante en 1971, dans la revue Cinéma : “Sous le couvert d’une opérette tournant autour d’une goutte de sang sur le gant d’une certaine Marguerite Gautier se cache une œuvre forte, amère, qui entraîne à de longues pensées. Un petit Renoir croisé avec un grand Mizoguchi”. Room avait 77 ans, et pourtant, dans sa patrie, il ne rencontra jamais une telle compréhension, un tel soutien des critiques. Le Bracelet de Grenat, d’après Kouprine (1964), Les Fleurs tardives, d’après Tchekhov (1970), Un homme en avance sur son temps d’après Gorki, (1972), furent considérés en URSS comme des films traditionnels, mélodramatiques. Mais justement, ce type d’adaptation d’œuvres littéraires, donna au réalisateur la possibilité de communiquer au spectateur contemporain un peu du secret des sentiments, de l’amour, du destin féminin, du monde intérieur de ses héros. L’écran était comme transformé par la beauté de ces personnages du passé, de ces intérieurs, de ces costumes, de ces sentiments aristocratiques. C’était une conversation dans la langue classique de la littérature russe mais pas seulement de la littérature, aussi de la musique, du théâtre, de la peinture. Et quand les limites d’un film étaient trop apparentes, il en faisait une trilogie où chacun des films représentait un exemple rare du film d’amour soviétique, libérateur de la personnalité. En tout ceci, Room de nouveau fut en avance sur son temps. Les spectateurs, y compris les jeunes, comprirent ou plutôt, ressentirent la nouveauté de cette recherche, car dans leurs émotions érotiques, dans leurs rêves, ces gens se sentaient libres. Et c’est pour cela qu’on allait voir ces films de nombreuses fois, il y avait toujours la queue devant les cinémas. Le réalisateur, devant cette réaction du public, trouvait un réconfort, une joie de la compréhension, le sentiment aigu de sa participation à son époque.

Sa fille, Héléna Room évoque ainsi le cinéaste : “Je me souviens de mon père, de son regard perçant, je me souviens de sa manière particulière de parler, de sa façon analytique de raconter les événements, importants, gais ou tristes, de son analyse laconique de tout ce qui se passait. Il était curieux de tout, de tout ce qui l’entourait. Pour lui, il n’y avait pas de choses sans importance. Dans son activité artistique, il était infatigable, intransigeant envers lui-même, envers les autres, jusqu’à la dureté. Comment pouvait-il travailler autrement ? Il avait une nature si passionnée. Quand il préparait un film, il lisait une montagne de livres. Il se préparait avant d’arriver au studio. Dans sa tête, chaque scène était jouée, et pratiquement déjà montée. Il s’abîmait dans le travail, étonnant les inconnus par des répliques et ses familiers par des réponses hors de propos. Il était très exigeant envers moi aussi, comme envers les autres, avare de compliments mais aussi de critiques. “Alors, vous avez parlé?”, me demandait habituellement ma mère, quand le soir, après une courte conversation, je sortais de son bureau. Il adorait ma mère, l’actrice Olga Zizneva. Ils étaient liés par une amitié très tendre. Pour lui, elle n’était pas qu’une belle femme, sa femme aimée sans limites, et aimante, mais aussi une compagne de création sans pareille, une muse. Il adorait aussi sa petite fille, Macha. Il lui pardonnait tout. Il était avec elle caressant, sentimental”.

Il y a 20 ans, alors que j’avais entrepris d’écrire un livre sur Abram Room, il était encore en vie, et sa femme, Olga, également. J’allais souvent dans leur maison. Ensuite, pendant quelques années, je n’ai pas eu l’occasion d’y retourner, et récemment, j’y suis passée un soir, je suis restée longtemps et on a parlé d’eux bien sûr, avec leur fille, avec leur petite fille, et tout d’un coup, la porte s’est ouverte, un jeune garçon est entré et c’était comme si une photographie d’enfance, de jeunesse d’Abram Room se mettait à revivre, c’était son arrière-petit-fils, Aliocha Room, et j’ai pensé que le temps de Room se perpétuait.

Traduction Jean Radvanyi