C’est arrivé ici

C’est arrivé ici

par Jean-Michel Frodon

Ça en fait, des histoires. Et cela fait une histoire. Ni une épopée ni une fiction, mais une histoire : ce qui, en se racontant, nous raconte. Il arrive assez souvent qu’une telle histoire, dans toutes ses implications, politiques comme émotionnelles, naisse de la vie d’une personne, ou d’une œuvre, parfois d’un objet ou d’un lieu. Il est exceptionnel que ce soit le cas d’une entreprise. Car ce qu’on appelle Les Films d’Ici n’est ni une œuvre, ni une idée, et si des êtres humains lui ont donné naissance et l’ont incarnée, cette entité possède son existence propre.

C’est elle qui a 20 ans en cette année 2004, c’est de sa vie à elle qu’il s’agit. Des histoires : les sources sont multiples, enchevêtrées, et les lignes de compréhension de ce qui s’est passé, nombreuses et complexes au cours de ces deux décennies. Ces histoires disent beaucoup de ce qui est arrivé à la France, et à l’Europe, de la fin du xxe siècle, de ce qui est arrivé au cinéma, et à la télévision, de ce qui est arrivé à l’engagement politique comme investissement personnel et à la politique comme agencement du pouvoir – ce qui est arrivé, aussi, aux rêves d’une génération, née biologiquement au tournant des années quarante-cinquante, et socialement en mai 1968. Les membres de cette génération dont il est question ici auront été, en plus de leur existence personnelle, doublement confrontés au réel : à la fois parce que cette histoire est essentiellement celle d’un projet, liée au documentaire, aux manières d’enregistrer et de raconter le réel avec les moyens de l’image et du son, et parce qu’il s’agit d’abord ici d’une histoire économique, que c’est par le prisme des tribulations, souvent hautes en couleur, d’une entreprise, que cette épreuve du temps et du monde est contée. Cette entreprise n’est pas née comme un but en soi ni comme une machine à profit, mais dans le désir de faire des films.

Pour raconter son histoire, il s’agit donc de cheminer sur une ligne de crête, celle où se rejoignent le versant des projets artistiques, toujours singuliers, toujours liés à la visée esthétique d’un cinéaste, et le versant des conditions économiques de la fabrication de ces films et de la survie de ce que les dirigeants des Films d’Ici appellent « la boîte ». La logique des fondateurs, issus d’une histoire militante, où le cinéma avait d’abord été un moyen au service d’une lutte, était devenu dans le temps même de la naissance des Films d’Ici la prise en compte d’un rapport politique à la production, à la technique et à la mise en scène comme art*, qui a dû, puis voulu, collaborer avec la télévision et ses exigences particulières. Cette logique a connu des distorsions et des dérives : elle a vécu. 20 ans, pour une société de cinéma, ce n’est pas l’âge de la jeunesse. C’est l’âge, précisément, d’avoir une histoire.

La boîte, dit-on familièrement en français pour désigner un lieu de travail, usine ou bureau. L’entité baptisée Les Films d’Ici était née comme une « boîte », effectivement, mais au sens strict : un contenant, le réceptacle de projets particuliers qui devaient profiter de cette structure pour exister de leur vie chaque fois singulière. Les Films d’Ici est devenu une « boîte », un lieu de travail, un espace de production – au sens qu’il possède dans le monde du cinéma, y compris en étant contraint de s’affronter aux vents complexes de la distribution. Le récit de l’existence année par année de la société Les Films d’Ici raconte ainsi une histoire qui, comme toutes les histoires dignes de ce nom, prend sa force et tire ses échos de réunir plusieurs dimensions – plusieurs histoires. L’une de ces histoires est institutionnelle. Elle court de la fin du monopole du service public télévisé (la mort de l’ORTF marque la fin du premier âge de la télévision) à la mise en place d’aides à la production de programmes par Jack Lang, c’est-à-dire à la construction d’une articulation du soutien (politico-juridique) de l’État à la croissance des recettes de l’audiovisuel, selon un modèle général fondé sur l’interdépendance des différents secteurs de l’audiovisuel, cinéma inclus. Elle accompagne la montée de la puissance des trusts de la communication (Hachette, actionnaire principal des Films d’Ici depuis 1992), et traverse les évolutions du paysage audiovisuel (naissance d’Arte, puis des chaînes du câble), les nouveaux formats de programme, une histoire des représentations de masse sous l’empire particulier, en France, des exigences du profit et de l’idéologie du mieux-disant culturel.

Cette histoire est une histoire de la télévision. L’autre est artistique, elle est tissée de rencontres, de désirs, d’engagements personnels. De Robert Kramer à Nicolas Philibert, de Claire Simon à Denis Gheerbrant, de Luc Moullet à Hervé Le Roux, à Edgardo Cozarinsky, à Laurent Chevallier, à Stan Neumann (sans oublier Richard Copans et Serge Lalou, dirigeants des Films d’Ici mais également réalisateurs), c’est une galaxie de regards singuliers, de rapports au monde, au passé, à l’espace, qui se construit par connivences et collisions, affinités et mises en résonance. Cette histoire est une histoire de cinéma. Elle joue un rôle important dans l’histoire du cinéma de la fin du xxe siècle, notamment pour sa contribution à la redéfinition des rapports entre fiction et documentaire dont, de Pialat à Godard et de Desplechin à Des Pallières, on n’a pas fini de mesurer l’importance. Il y avait donc une fois quelques types. Il y a, une fois pour toutes, le monde tel qu’il est. Les quelques types ont essayé de raconter, de montrer, de faire comprendre le monde pour le faire changer. Le monde a changé, mais pas vraiment dans le sens prévu par nos entreprenants héros.

Et plus ce monde changeait, moins ils y avaient place. Certains types, d’autres que nos héros, se sont accrochés à leur idée de départ. Mais ceux des Films d’Ici avaient appelé leur boîte comme ça, « Films d’Ici », pour signifier (même s’ils ne le savaient pas bien alors) qu’ils faisaient ce qu’ils faisaient « ici » : pas nécessairement à Paris ou en France, mais ici dans le cadre du monde où ils se trouvaient, plutôt que dans l’ailleurs d’une utopie ou d’un imaginaire. L’histoire des Films d’Ici est une histoire réaliste. Cette histoire pourrait se résumer à une certaine manière de tenir le cap de l’indépendance. La manière qui dit que l’indépendance n’est pas forcément la marge, qu’il est possible d’exister en plein dans le monde, dans un rapport critique avec lui. C’est un pari, politique. Le réalisme n’exclut pas de chercher à inventer une place particulière dans le monde comme il est, comme il va. Dans le ici et maintenant du réalisme télévisuel et du désir de cinéma s’est inventée la stratégie au long cours qui a permis de survivre à des tempêtes, et même à un naufrage. Cette histoire, qui n’est pas finie, est une histoire heureuse. Il est facile de le prouver : il suffit de regarder les films qui portent en tête de leur générique la mention : Les Films d’Ici.