Arménie, mon amie

Arménie, mon amie

L’Incroyable Monsieur Mamoulian…

En préparant jadis l’IDHEC au Lycée Voltaire, nous étions plusieurs à nous poser l’épineuse question : Comment vivre une cinéphilie épanouie, sans la trahir ? Lors de ces discussions parfois vives, l’oeuvre et le nom de Rouben Mamoulian étaient souvent en ligne de mire. J’avoue qu’alors j’étais parfois très seul à le défendre. Que reprochaient-ils tous à Rouben? Une trop grande aisance sans doute. Aux yeux de certains imprécateurs amis, Mamoulian dévoyait son charme et ses talents par sa fantaisie, son baroquisme d’opérette et ses attentions marquées à l’égard d’un public populaire. De plus, sa passion coupable pour le théâtre de Broadway et le show musical déroutait les puristes. Contre vents et marées, je tenais bon. Mamoulian faisait partie de ma galaxie Cinéma. Sa destinée baroque, son cosmopolitisme, ses origines caucasiennes, son exigence me fascinaient. Les archives Mamoulian enfin disponibles à la Library of Congress de Washington, le dernier entretien filmé du cinéaste proposé par Arby Ovanessian, d’autres témoignages recueillis en Europe comme aux USA m’ont aidé à lever un coin du voile pour célébrer ce cinéaste auquel certains ont pris un malin plaisir à faire de l’ombre. L’oubli vient si vite si l’on n’y prend garde et Rouben Mamoulian risquait de se trouver bientôt rejeté dans la catégorie des petits maîtres sans importance d’Hollywood alors que ses mérites sont immenses. Loin du portrait hagiographique, ce film veut simplement montrer combien, derrière un artisan inventif et malicieux, se cachait un artiste tourmenté, attentif aux techniques nouvelles, aux bouleversements du monde et aux tissages subtils des cultures. Toujours ce bel exemple à suivre.

Patrick Cazals

Nous avons bu la même eau

Lors d’un voyage en Turquie en 1987, j’ai filmé Soloz, le village de mon grand père. Ces images ont ressurgi en moi et avec elles, l’envie palpable de retourner au village. Retourner sur les traces de ce que j’avais furtivement filmé. Retourner le monument des pierres tombales arméniennes et en décrypter les gravures. Retourner là où mes ancêtres ne pourront jamais plus retourner. Retourner et mieux mesurer ce qui m’a été transmis. Retourner pour briser le tabou si fortement ancré entre Arméniens et Turcs. Retourner les visages vers l’avenir sans délaisser le passé. Chercher la vérité dans ce qui apparaît et non derrière les apparences. Confronter les images furtives de 1987 à celles d’aujourd’hui et refléter le travail du temps, l’évolution de la relation entre les personnages et les faits. Aujourd’hui les habitants (les Pomaks, slaves musulmans de Thessalonique qui ont été implantés de force en 1923) veulent rendre hommage aux Arméniens qui les ont précédés et qui ont été chassés de Soloz en 1922 après avoir échappé aux massacres et aux déportations. Se sentent-ils coupables de vivre dans leurs maisons ? Sont-ils conscients que leur existence est construite sur une profonde injustice ? Que savaient-ils ? Autant de questions abordées avec tact et pudeur comme un devoir de mémoire qui s’impose à notre génération. Face à l’avenir, et aux jeunes qui n’auront d’autre responsabilité que d’avoir accepté, sans les mettre en doute, les mensonges perpétués par la propagande nationaliste, j’ai souhaité dialoguer et donner ma vérité.

Serge Avedikian

Le retour du poète

Pour rendre hommage au célèbre poète arménien Jivany, une haute statue en pied du personnage est sculptée à Erevan, destinée à trouver place dans son village natal. Khachatryan suit d’abord le travail du sculpteur dans toutes les étapes de son édification patiente, puis le périple censé conduire le monument sur le site de son inauguration. Mais le voyage de ce « retour » est long et permet de traverser bien des paysages, sans que l’issue en soit garantie. Sans commentaire et ponctué seulement des chants tirés des poèmes du poète interprétés par les habitants croisés ici et là, ce roadmovie effectué par la statue d’un commandeur ballottée au gré des routes décrit à sa manière l’Arménie d’aujourd’hui. Ce qui intéresse Khachatryan dans son pays à la veille de sa modernisation, ce sont surtout ses paysages abrupts, ses traditions, son archaïsme, un monde en voie de disparition, qu’incarnera le destin, ironique ou mélancolique, comme on voudra, du monument.

Jean-Pierre Rehm, catalogue du Fid 2006