Québec 1608-2008

Québec 1608-2008

Dans le cadre de « France-Québec, 4 siècles de fraternité », la participation française au 400ème anniversaire de Québec.

 

JEAN-CLAUDE LAUZON

Par André Pétrowski

… ET JE VOUS OFFRE MON ÂME QUI DEPUIS M’A OUBLIÉ JEAN-CLAUDE LAUZON (l’autre, avant)

Cordes linge et ruelles sales…

Ma première rencontre avec Jean-Claude l’a été par le mot écrit. Ce n’est que quelques mois plus tard que nous nous sommes rencontrés en personne (s). Et dix ans après sa mort je n’arrive pas l’enterrer. Je le vois là-haut au paradis-enfer des chasses éternelles, au milieu de son peuple abénaki. Jean Claude Lauzon, mon fils l’ours.

– Tu es le père que tu n’as pas eu et celui qu’il n’a pas, disait Jean Charbonneau, ami, psychiatre, de notre relation.

Une relation de vingt-cinq ans, une relation en dents de scie, une relation douteuse à ses débuts, puis relation de haine amoureuse, de reconnaissance viscérale, probablement incontrôlablement ressentie « de sa part ».

- « Tu voulais être poète… moi je le suis… sans rancune » m’écrivait-il en 1976 du camp de chasse touristique pour riches Américains, à l’autre bout du pays…

« Je n’ai pas vraiment de but fixe… j’écris beaucoup et je tente de clarifier mes raisonnements pour finir par pondre le fruit tant attendu. Je vais peut-être retourner aux études… pour seulement terminer mon cours de français, philo etc.…

J’AI L’INTENTION DE PUBLIER ET CELA PLUS QUE JAMAIS…

Je suis pogné par la poésie

Elle me colle au cul

Je n’écris pas beaucoup de lettres,

J’exècre cette façon d’écrire

J’aimerais avoir de tes nouvelles

Jean clode »

Cette lettre accompagnait un colis graisseux livré par service express… et contenant de la truite pêchée et fumée par lui.

Avant le célèbre cinéaste, l’arrogant créateur de Piwi, du Zoo, de Léolo, le baveux, le « baiseur de tout ce qui portait jupon », avant tout cela, il y eut un gamin, un jeune voyou, beau comme un jeune dieu que bien des pédos auraient adoré mettre dans leur lit, délinquant à l’affût de tous les mauvais coups possibles. Il y eut un jeune rêveur, mais pas n’importe quel rêve, non, absolument pas. Le jeune Lauzon de la rue Marie-Anne rêvait de devenir mafioso, pas simple mafioso, non, « capo degli capi », pour leur en faire voir à tous ces caïds à la mie de pain du quartier. Rien de moins.

Mais il y eut, heureusement pour nous, dans la tête du futur mafioso, un autre gamin, un autre voyou qui déjà à seize ou dix-sept ans croyait la poésie.

À seize ou dix-sept ans, Jean-Claude maniait l’iconographie avec verbe et verve, avec ironie, humour mais surtout avec profondeur.

Était-ce inné, était-ce étudié, mais où? Comment? Dans la rue, son vrai chez-soi.

Alors?

Une maîtresse, c’était, dans son iconographie: un homme avec deux repas devant lui.

Le viol: une personne (attention: homme ou femme) qui se promène sur un terrain privé.

Et toujours: Avortement-enceinte: un bébé avec une flèche qui lui transpercerait le corps.

Encore, quarante ans avant: Make Love not War: un homme qui cultive son champ de blé avec son fils.

Et ainsi de suite, pendant cinquante, oui, cinquante mots et sans doute qu’il y en aurait eu d’avantage. Mais non d’un petit bonhomme, d’où ça venait ça?

Et c’est alors qu’apparaît dans son portrait « virtuel », « réel », « le vieux suceux de queues » (expression québécoise se référant à la fellation)

ÇA, C’ÉTAIT MOI.

UN AUTRE QUI EN VOULAIT

A SES BELLES FESSES.

Ça, c’était moi, avant même qu’on se rencontre « en personne ».

Alors pendant six mois, absolument six mois de jeu du chat et de la souris, il attendit que ledit suceux de queues fasse ses approches, l’approche de ses fesses. Il allait y goûter le vieux…

Puis coup de théâtre. Le vieux suceux de queues a une famille. Et après? Famille, femme enfants et tout le bordel, maison et tout le saint frusquin. Le vieux fait partie de l’ÉTA-BLI-CHJE-MENT. Comble d’ironie, il présente le voyou poète à ladite famille.

Parenthèse, comme le voyou a une pétrolette, pas encore une Harley-Davidson, c’est le coup de foudre entre le jeune Boris, fils de Pétrov et le voyou.

Je lui donne les clés de ma maison pour qu’il puisse venir écouter de la musique quand nous ne sommes pas là.

C’est à partir de ce moment-là, en fait, que Jean-Claude est devenu un FAMILIER de la maison, sans qu’aucun de nous deux en soit conscient, exception faite de notre fille Nathalie, qui voyait en lui, je l’ai compris plus tard, un intrus dont s’occupait son père plutôt que d’elle.

D’abord, le refus d’accepter que lâcher l’école avant de terminer son secondaire, lui fermait bien des portes, interminables conversations sens unique. - Toi, quoi ça te sert tes diplômes, t’es qu’un petit fonctionnaire etc.

En général ces disputes « amicales » se déroulaient en chaloupe ou à la chasse. Jean-Claude avait décidé qu’il ferait du citadin que j’étais, un homme de la nature.

Dès que ses « jobines » le lui permettaient, il m’appelait: - «En route, le père, j’ai loué une chaloupe au lac Saint François.» Un lac réputé, selon lui pour receler des pêches miraculeuses. Il louait des chaloupes, parce qu’alors il était très loin d’avoir les moyens que plus tard sa célébrité lui valut, alors que plus tard il aura la sienne propre.

Cette relation de vingt-cinq ans en fut une pleine de péripéties de toutes sortes, en fait une également remplie d’anecdotes presque toujours drôles, pour ne pas dire cocasses.

Je voudrais ici en raconter une qui illustrait ses origines indiennes, sa mère était une descendante directe de la tribu canadienne des Abénakkis. Sa passion des armes, mais des armes associée à la nature. Très souvent à l’ouverture de la chasse au chevreuil, nous partions pour la Pensylvanie, patrie des cerfs de Virginie. Nous arrivions à l’endroit prévu en général en fin d’après-midi, au début de la noirceur. La première activité que Jean-Claude s’empressait de pratiquer était le « jacking ». Avec des centaines d’autres nemrods, nous parcourions la route en bordure des champs. Il s’agissait alors de braquer un puissant projecteur vers le champ pour apercevoir littéralement des dizaines et des dizaines de ces bêtes en train de paître.

Le hic était que comme la chasse ne débutait que le lendemain matin à l’aube, nous devions nous contenter, avec les autres, de regarder sans toucher. Ça rendait Jean-Claude enragé. Mais pire encore, le lendemain les maudites bêtes semblaient avoir disparu. Il n’était pas question de repartir bredouille. Mais autre hic, la loi de l’État interdit d’abattre des bêtes dont les bois ne dépassent pas cinq centimètres. Mais il voulait son chevreuil et la malheureuse bête qui passa à sa portée à ce moment là, en fut victime. La loi de l’État prévoit des amendes salées aux contrevenants à la règle.

Que faire?

Qu’à cela ne tienne. Je vais prétendre que j’ai eu un ennui de vision. Ainsi, faute avouée, probablement faute pardonnée. Plutôt dit que fait. Résultat: amande salée et pas de chevreuil. Fin de l’épisode.

Bon, revenons aux choses sérieuses. Comme je l’écrivais plus haut, son décrochage scolaire lui fermait bien des portes.

Après maintes et maintes discussions, pour ne pas dire disputes, je finis par comprendre que oui, il aurait aimé retourner à l’école, mais pas au secondaire, non presque immédiatement à l’université, en tout cas au C.E.G.E.P.

Mais pour cela il aurait dû finir son fameux secondaire. Jean-Claude Lauzon ne pouvait décemment pas s’abaisser à cela.

Pétrov fit alors jouer ses relations et Jean-Claude Lauzon put ainsi devenir étudiant en arts plastiques au C.G.E.P.

À partir de ce moment, sa vie devint littéralement fulgurante. Monsieur Lauzon était étudiant. Monsieur Jean-Claude Lauzon ne fréquentait plus les mêmes jeunes « cocottes ».

L’espace me manque pour décrire les innombrables « cocottes » qu’il amenait régulièrement à la maison, toutes plus jolies les unes que les autres.

Bref, Jean-Claude Lauzon venait de découvrir le vrai monde des études, des devoirs, des fréquentations intéressantes (disait-il fièrement et avec suffisance, maintenant).

Je ne pourrais terminer ce texte sans témoigner de l’apport de Jean-Claude Lauzon à la médecine québécoise, et pas n’importe quel apport.

J’ai visionné Léolo, vingt et une fois (sans compter les passages fugitifs la télé), vingt fois convaincu et fier que le rôle du « dompteur de vers » me personnifiait, comme l’avait d’ailleurs déclaré lui-même Jean-Claude.

Puis un jour, un très célèbre ami chirurgien, Ghislain De Vroede, spécialiste de la « merde », en fait spécialiste de la maladie de Kronn, me téléphone pour m’annoncer:

- Pétrov je viens de découvrir la raison de la CONSTIPATION généralisée des Québécois. Merci à toi. À moi, pourquoi moi?

- Pétrov j’ai visionné Léolo, quatorze fois, oui quatorze fois. Tout y est.

Et Ghislain de Vroede, le spécialiste de renommée mondiale, qui est en train d’écrire un savant exposé sur la constipation dans le monde, a décortiqué en préface Léolo et a intitulé cette préface: Léolo, l’étron de chair.

Après cette découverte par mon ami, j’ai décidé de revoir pour la vingt et unième fois, Léolo, et alors j’ai compris que ce chef-d’oeuvre était une auto-psychanalyse de celui qu’encore aujourd’hui, je continue à considérer comme mon fils.

Jean-Claude Lauzon c’est un éloge posthume la folie créatrice.