Rétrospective : Ladislas Starewitch

Rétrospective : Ladislas Starewitch

François Martin

Comme cette rétrospective proposée à La Rochelle est bienvenue !
Il y a juste cent ans, Ladislas Starewitch réalisait ses premiers films, films ethnographiques qui témoignaient de son attrait pour une nouvelle technique, de son empathie envers la nature, la vie, les coutumes, les autres… L’année suivante, en 1910, il réalisait son premier film image par image pour montrer - souci didactique - la lutte entre deux insectes Lucanus Cervus. Constatant le grand effet produit sur son premier public, il ajoute un scénario au film suivant et commence à raconter des histoires… Il est jeune, autodidacte, ouvert à tout et perçoit d’emblée la capacité du cinéma à raconter avec ses propres outils : le montage, le trucage, le rythme… C’est le début d’une œuvre composée d’une centaine de films, le plus souvent des courts métrages d’animation, mais aussi des longs métrages avec acteurs (Y. Mosjoukine…) réalisés en Russie, dont la moitié a été conservée et restaurée.

Pourquoi R. Harryhausen, un des maîtres du trucage, pourquoi des réalisateurs comme T. Gilliam, T. Burton ou d’autres plus récemment se réfèrent-ils à L. Starewitch, ce dernier revêtant à travers ces hommages la silhouette d’un maître qui resterait largement une ombre, un fantôme tant peu nombreux sont ceux qui ont une vue d’ensemble de son œuvre. Pourquoi, de son vivant, L. Starewitch a-t-il connu un réel succès à la fois auprès du grand public dans les salles de France et du monde ce qui lui a permis constamment de vivre très confortablement, et auprès de spectateurs plus exigeants qui l’incluaient à la fin des années 1920 parmi les réalisateurs d’« avant-garde » aux côtés d’A. Gance, J. Vigo, A. Cavalcanti, M. Carné ou M. L’Herbier… La Cigale et la fourmi (1911) est tiré à 140 copies et reçoit un hommage du Tsar qui jusque là considérait le cinéma comme « vide, inutile », La Voix du rossignol reçoit le prix du meilleur court métrage de l’année aux États-Unis en 1925, des traces de ses films se retrouvent à cette époque dans le monde entier, même en URSS qu’il a pourtant quittée. Certains trucages dans L’Horloge magique précèdent ceux de King Kong, un nouveau prix pour Fleur de fougère à Venise en 1950.

Depuis une vingtaine d’années l’œuvre de L. Starewitch a quitté le cercle des cinéphiles, grâce notamment au Roman de Renard, seul long métrage d’animation qu’il ait réalisé, et aux Contes de l’horloge magique, essai novateur de proposer aujourd’hui de façon attractive des courts métrages des années 1920. Une projection intégrale des films conservés serait actuellement possible en réunissant les ressources des archives russes du Gosfilmofond et de la collection Martin-Starewitch d’où proviennent les courts métrages proposés ici, soit un total de près d’une cinquantaine de films. Mais cette rétrospective au Festival de La Rochelle, la plus importante en France depuis celle de 1991 à Annecy, réunit l’essentiel des films de l’entre-deux-guerres ainsi que les deux derniers parmi lesquels de nombreuses restaurations récentes menées par la petite fille du réalisateur Léona Béatrice Martin-Starewitch. Ce sont tous des films d’animation (mêlant parfois des acteurs) de la seconde carrière de L. Starewitch commencée en France après l’exil, la plus mature, apogée de sa technique, de sa créativité et de sa réussite qui vont permettre à chacun de mesurer l’ampleur et la diversité de son œuvre.

En exergue d’un scénario resté dans ses cartons (Création du monde, 1933) L. Starewitch affiche son ambition en écrivant : « L’homme est également dieu car lui aussi est créateur ». En effet, en recourant à cette technique difficile et exigeante de l’animation image par image de ses « ciné marionnettes », L. Starewitch ne crée pas son monde mais recrée Le monde comme Ondin et Sylphe dans L’Horloge magique (1928). Il est alors au sommet de son art venant d’achever les images du Roman de Renard, Fétiche Mascotte et Le Lion devenu vieux, au tournant du cinéma muet vers le cinéma sonore. Sa capacité de travail, de création et d’imagination semble sans limite si on ajoute tous les projets conçus simultanément.

L’univers de L. Starewitch se nourrit de nombreuses références aux grands conteurs (Krylov, La Fontaine, Andersen), aux grands écrivains (Gogol, Goethe, Shakespeare), aux grands dessinateurs (Kaulbach, Grandville). En cinéma lui-même pourtant avare de confidence cite comme référence le cinéma américain (Keaton, Chaplin ou Griffith), mais il recrée tout. Il est son propre producteur (à ses débuts et dans les années 1920), scénariste, décorateur, éclairagiste… travaillant dans un cadre essentiellement familial. Sa technique d’animation étroitement nourrie de sa formation d’entomologiste et de l’utilisation de toutes les techniques disponibles et inventées du cinéma (surimpressions, caches, remontage du négatif) est époustouflante. Son imagination sans limite (personne n’a imaginé Le Rat des villes et le rat des champs comme L. Starewitch !) et son goût du détail remplissent l’image et débordent le regard du spectateur. Impossible de percevoir la richesse du propos à la première projection ! La récurrence de la musique, de la danse, des libations, de la tendresse comme d’une certaine cruauté, d’allusions érotiques, du diable ou de l’alcool dessinent cet univers totalement propre à Starewitch à la fois humaniste, poétique et politique.

Dans le même scénario (Création du monde) il évoque son souhait d’« écranisation » de la poésie. Sous la forme d’un conte Fétiche prestidigitateur montre que la violence du dompteur envers le lion ne fait qu’accroître la férocité du fauve tandis que la douceur, les caresses de Fétiche l’apaisent et jugulent le danger : la négociation et la tendresse valent mieux que la force et la contrainte. Le « soft power » plutôt que le « hard power » ! De même plusieurs films ridiculisent le militarisme. Comme les grands fabulistes L. Starewitch parle de la société humaine à travers les animaux. « Histoire simplement humaine et sentimentale avec quelques visions funambulesques et mystérieuses, telles que peut les présenter la fantaisie enfiévrée d’un enfant malade », c’est ainsi qu’il présente Fétiche Mascotte.

Il faudrait évoquer les couleurs (pochoir, virage, teintage) de tous ces films muets et la conception particulière que L. Starewitch avait du son - un son « stylisé » sans trop de paroles où un thème musical identifie chaque personnage à la différence du théâtre filmé - bien illustrée dans Le Lion et le moucheron, la série des Fétiche ou Carrousel Boréal.
Fétiche justement. C’est l’idée très ambitieuse, en 1933-1934, de réaliser une série de films autour du même héros (comme Fantoche, Mickey ou Betty Boop !) au moment où L. Starewitch refuse les propositions d’aller travailler aux États-Unis, douze films sont prévus ! La turpitude du producteur fait échouer un projet qui subit en outre des pressions du distributeur pour édulcorer le propos, en effet les différences de contenu entre le premier Fétiche Mascotte et le dernier Fétiche chez les sirènes sont frappantes même si L. Starewitch a pu préserver certains traits comme la queue du petit chien qui frétille énergiquement lorsqu’il retrouve sa Louloute.

Dressant une sorte de bilan de cette période de l’entre-deux-guerres, en 1947, René Jeanne et Charles Ford écrivent dans leur Histoire encyclopédique du cinéma : « Dans tous ces films il y a une […] ingéniosité et une précision dans l’exécution dont il est difficile d’analyser le charme. Pas plus que Walt Disney, Starewitch ne sera gêné par ce que le son apportera de nouveau à son art, bien au contraire et c’est à l’époque du « parlant » que son talent s’élèvera le plus haut, avec Le Roman de Renard. À la fois artiste - grand artiste - et artisan de la plus grande lignée, Ladislas Starewitch est un cas unique dans l’histoire du cinéma et l’on ne voit personne à lui comparer, même pas Walt Disney qui, s’étant très vite rendu compte de l’intérêt qu’il y avait à industrialiser son travail se mua en directeur de production et en animateur de ses collaborateurs, pas même Emile Cohl qui, plus philosophe que lutteur, ne s’entêta pas  dans la voie qu’il avait ouverte (…). Starewitch, avec la plus louable persévérance, s’entêta dans sa spécialité et il eut bien raison. Il en fut d’ailleurs récompensé car la réussite qu’il y connut fut telle que ceux qui auraient pu être tentés de lui faire concurrence se trouvaient par avance découragés. Son cas est unique, il ne faut pas craindre de l’affirmer ».
Qu’aurait été cette carrière si en ce début des années 1930 Louis Nalpas avait fait le bon choix pour sonoriser Le Roman de Renard, si la série Fétiche avait abouti ?

Merci à X. Kawa-Topor
 
Pour en savoir, visitez ici le Site Internet dédié à Ladislas Starewitch


Découvrez également le livre de Léona Béatrice et François Martin : Ladislas Starewitch (1882-1965), le cinéma rend visibles les rêves de l’imagination.
L’Harmattan, Paris, 2003, 484 pages.

Le Festival tient à remercier Léona-Béatrice Martin-Starewitch pour le prêt des précieuses ciné-marionnettes de l'exposition.