Rétrospective : Les frères Prévert

Rétrospective : Les frères Prévert

Alexandre Astruc

Le « cas Prévert » pose à l’esprit une infinité de problèmes dont la solution reste sans doute des plus incertaines. Les journalistes, les historiographes en mal de sujet et les jeunes gens à grosses godasses, chemises de l’armée américaine et jupes bariolées qui s’organisent à l’heure de l’apéritif autour des guéridons du café de Flore en bandes serrées, ont fait aux Prévert une légende qui se murmure de bouche à bouche avec des gestes d’initiés. Ils les jettent, jaillis de cette fournaise surréaliste, par laquelle la moitié de Paris passa, derrière une caméra et sur les moleskines usées des cafés de Saint-Germain-des-Prés, avec sur les genoux le manuel du parfait anticonformiste et un recueil de chansons de mutinés. Une certaine aversion pour les ecclésiastiques, les militaires principalement à partir du grade de caporal, et les producteurs et un goût prononcé pour le vin blanc, sont les épingles avec lesquelles ils accrochent sur les murs des studios une imagerie primaire dont on peut discuter le degré de vérité. Je préfère voir chez les Prévert une passion secrète pour l’homme qui souffre, pour tout ce qui est humble et diminué, depuis les petits roquets qui courent sur les pavés mouillés, les déserteurs de l’armée coloniale, les clochards que les salutaires viennent réveiller dans les asiles à cinq heures du matin, les vagabonds, qu’on ne laisse pas dormir sur les bancs, jusqu’à ces filles au cœur grand comme des maisons que la police poursuit méthodiquement dans les rafles.

Combat, 4-5 août 1945

N. T. Binh

Dans le deuxième volume de ses mémoires, La Force de l’âge, Simone de Beauvoir écrit : «… Nos engouements reflétaient ceux de la majorité de nos contemporains : il était commun d’aimer le jazz et le cinéma. La plupart des films qui nous plaisaient avaient aussi les suffrages du public (…). Sur un point, nous nous distinguions du public moyen : nous étions allergiques aux films français ; à cause de l’étonnant Inkichinoff, nous vîmes sans dégoût La Tête d’un homme [Julien Duvivier, 1933], et L’affaire est dans le sac [1932] des Frères Prévert nous ravit : mais précisément, les Prévert échappaient au réalisme tantôt grossier, tantôt plat qui caractérisait le cinéma français et que ne rachetait aucun exotisme ».

Tous les films mis en scène par Pierre Prévert ont été écrits ou coécrits par son frère Jacques, et c’est un euphémisme de préciser que pour le « public moyen » dont parle Beauvoir, ces joyaux sont méconnus voire totalement ignorés. Je remercie donc le destin qui me les a fait découvrir durant mon adolescence cinéphile. Lycéen en vacances dans le Midi, j’avais découvert, ébloui, Voyage surprise (1946) ; c’était à la Cinémathèque de Nice, dans la vieille ville, où, pour quelques francs, on pouvait assister à toutes les séances de la journée. Cette comédie délirante était proche des rêves d’enfant dans lesquels on part en voyage à l’aventure, sans se soucier de l’itinéraire, avec cette certitude que le hasard nous mènera à bon port ; on peut y admirer une toute jeune et toute fraîche Martine Carol. Bien plus tard, au cours d’une séance que j’animais, j’ai partagé avec le compositeur Antoine Duhamel les joies de la réminiscence : il avait, lui, vu le film à sa sortie, et se souvenait comme moi avec émotion de l’extraordinaire moment où le petit Christian Simon (le même gamin déluré qui incarnait le fils de Raymond Bussières et Sylvia Bataille, la même année, dans Les Portes de la nuit) se réveillait à l’aurore dans le bus du vieux Piuff et, près d’un quart de siècle avant l’Antoine Doinel des 400 Coups, découvrait la mer pour la première fois.

C’est un peu plus tard que j’ai découvert L’affaire est dans le sac (1932), désormais un classique, mais pas un « grand classique », plutôt une perle pour connaisseurs, au cinéma Champollion, dont le propriétaire, Monsieur Joly, était un ami intime de mon grand-père maternel ; j’étais avec des copains de classe, et nous avons passé des journées à imiter la voix traînante de Brunius réclamant au chapelier Carette un « béret français », pour se faire refiler une casquette posée à l’envers. Quelques années plus tard, c’est à la Cinémathèque française que j’ai enfin vu Adieu… Léonard ! (1943), dernier film des deux frères pour le cinéma, et malgré des moments délectables, j’avoue avoir été un peu déçu par cette œuvre hybride, projetée dans une version tronquée : un Charles Trenet décalé, Carette et Brasseur réduits à des comparses. Nous attendons à ce jour le rétablissement d’une version plus conforme aux vœux des auteurs, restituant notamment de succulents passages burlesques avec Carette – après tout, c’est lui, le « Léonard » du titre ! –, que Catherine Prévert, la fille de Pierre, m’a fait visionner.

Hélas, aucun des films de Pierre n’a connu le succès qu’il méritait. La collaboration de Jacques et Pierre s’est heureusement poursuivie, hors des contraintes commerciales, dans de merveilleux courts métrages, dont le fameux Paris la belle, primé à Cannes en 1960, et dans quelques films pour la télévision que le Festival de La Rochelle nous permet de redécouvrir (après Le Petit Claus et le Grand Claus, projeté l’an dernier).

Ce n’est que bien des années plus tard, en préparant l’exposition Jacques Prévert, Paris la belle à l’Hôtel de Ville de Paris, que j’ai vraiment eu l’occasion de me repencher sur la complicité qui unissait Jacques et Pierre Prévert, les « Goncourt du cinéma », comme les avait surnommés Alexandre Astruc dans un mémorable article de Combat paru un an avant Voyage surprise, ou, plus adéquatement encore, « les frères amis », selon la belle formule de leur biographe Jean-Claude Lamy. J’ai alors constaté que c’était Pierre qui avait transmis la fibre du cinéma à son frère aîné. Certes, leur cinéphilie (le mot n’existait pas encore) leur avait été inculquée par leur papa, comme l’évoque Jacques dans le texte Enfance : les premiers comiques Pathé, les feuilletons de Louis Feuillade, les films d’action américains se retrouveront tous, sous une forme ou une autre, dans l’œuvre de Jacques Prévert. Les frères Prévert transmettront leur admiration pour Feuillade aux surréalistes, et le groupe Octobre se nourrira de l’esprit des burlesques primitifs à des fins politiquement subversives. Ces influences traversent bien entendu tous les films que Jacques et Pierre feront ensemble.

La rétrospective que nous proposons ici n’est pas exhaustive, mais elle n’a voulu omettre aucune des facettes cinématographiques de Jacques et Pierre Prévert. Sans Pierre, Jacques écrira les films qui feront de lui une « valeur sûre » (il aurait détesté cette expression) du cinéma français des années 1930 et 1940, avant que la publication de Paroles (1946) n’entraîne sa carrière vers d’autres horizons. Le légendaire tandem qu’il forma avec Marcel Carné a fait couler des torrents d’encre dès sa création. Il y eut les pour et les contre, les pro-Carné anti-Prévert et les pro-Prévert anti-Carné. L’alchimie de leur collaboration et la popularité de leurs films ensemble ont fait que très vite, la presse s’est interrogée. Le semi-échec public et critique des Portes de la nuit (1946) n’a fait que raviver la même question : lequel des deux est responsable de quoi ? Des témoins et collaborateurs de l’époque l’ont dit et redit : Carné et Prévert s’entendaient extraordinairement bien dans le travail, mais n’étaient pas amis dans la vie. Une tentative d’analyse de leur travail commun passe par la notion de complémentarité : Prévert apportait à Carné la poésie, la fantaisie, le sens du drame et de l’incarnation dont il avait besoin ; Carné en retour permettait à Prévert de cadrer et de canaliser son exubérant talent, traduisant ses mots en images, protégeant avec une énergie de bulldozer les intentions du poète face aux diktats des producteurs. Ces intentions ne se limitaient d’ailleurs pas au scénario, mais concernaient aussi le choix effectué en commun des comédiens et des techniciens (dont l’irremplaçable Trauner au décor). Comment perçoit-on aujourd’hui la pérennité de ces classiques ? Étonnamment, c’est leur diversité qui frappe, plus que leur unité. La force comique de Drôle de drame est inaltérable, et se trouve décuplée dans une salle de cinéma (par rapport à sa réduction sur un écran TV) ; la mythologie du couple Gabin-Morgan dans Le Quai des brumes est intacte, tout comme le brouillard photographié par Schüfftan, mais Le jour se lève brille d’un éclat encore plus singulier et complexe ; Les Visiteurs du soir est d’un hiératisme qui peut toujours fasciner, et que brisent avec bonheur les contre-emplois de Jules Berry et Arletty ; Les Enfants du paradis reste une œuvre unique, éblouissante puis élégiaque, au récit peu conventionnel, à l’incarnation inoubliable ; et Les Portes de la nuit, ce film mal aimé, il se confirme au fil des ans comme un opus majeur.

Mais Prévert sans Carné est une source de redécouvertes et d’émerveillements inépuisables. Le rarissime Ciboulette, détournement par Prévert et Autant-Lara d'une opérette à succès, est un pur délice. Ses collaborations parfois conflictuelles avec Renoir (Le Crime de monsieur Lange) et Grémillon (Remorques) ont produit des œuvres extraordinaires ; ses dialogues (non signés) pour deux films d’adolescence de Christian-Jaque n’ont pas pris une ride, notamment le méconnu et saisissant Enfer des anges ; ses comédies de commande réalisées par Richard Pottier sont des modèles de fantaisie sociale, en particulier Si j’étais le patron, transposition plan par plan d’une fable allemande à la Capra, où Prévert donne libre cours à sa verve satirique ; Les Amants de Vérone est un beau poème d’amour fou joué par Serge Reggiani et Anouk Aimée, les deux amoureux de La Bergère et le Ramoneur (le long métrage qui préluda au fameux Roi et l’Oiseau de Paul Grimault), hommage conjugué à Shakespeare et à la magie du cinéma « en abyme ». Quant aux films mis en scène par Pierre Prévert, L’affaire est dans le sac, Adieu… Léonard ! et ce sublime ovni qu’est Voyage surprise, ce sont peut-être ceux qui, avec Drôle de drame, laissent le plus libre cours à l’imaginaire anarchisant et au burlesque rêveur de Jacques. Ensemble, les frères Prévert affichaient une liberté de ton unique dans le cinéma français : redécouvrir aujourd’hui cette liberté-là, quel cadeau !

Jean Guidoni chante Prévert : Concert