Hommage : Lucian Pintilie

Hommage : Lucian Pintilie

Par Michel Ciment

Combien sont-ils à avoir dominé à la fois la scène et l’écran de leur temps ? Une poignée : Ingmar Bergman, Patrice Chéreau, Elia Kazan, Luchino Visconti, Andrzej Wajda. Lucian Pintilie est de ceux-là. Il fut aussi celui qui s’imposa avec ses deux premiers films Dimanche à six heures et La Reconstitution dans la grande décennie des années 1960, qui vit l’épanouissement des cinématographies de l’Est où se révélèrent le Russe Andrei Tarkovski, le Hongrois Miklós Jancsó, le Tchèque Milos Forman, le Polonais Jerzy Skolimowski et le Yougoslave Dušan Makavejev. Pintilie allait en effet incarner le cinéma roumain quasiment à lui-seul pendant quarante ans avant qu’une jeune génération – qu’il avait aidé à éclore –  n’attire les regards de l’étranger.

Cette reconnaissance mondiale s’accompagne d’obstacles majeurs dans son propre pays. Après des débuts au théâtre avec un autre grand artiste, son aîné Liviu Ciulei, à l’âge de  vingt-huit ans (Les Enfants du soleil de Gorki) il dirige une dizaine de mises en scène, avant que celle du Revizor de Gogol ne soit interdite en 1972 après trois représentations, et que Ceausescu lui-même ne le fasse annoncer par décret officiel à la télévision d’Etat. Trois ans plus tôt, son deuxième opus La Reconstitution – plus tard reconnu par quarante critiques roumains comme le meilleur film de l’histoire du cinéma national – avait été également interdit par la censure. Celui que Ionesco a surnommé « le sauvage » n’avait plus qu’à choisir  l’exil. Si la Yougoslavie lui permet de tourner Pavillon 6 d’après une nouvelle de Tchekhov en 1973, l’essentiel du travail de Pintilie se fera au théâtre à Paris avec des productions acclamées par la presse et le public, d’abord Turandot d’après Gozzi et Puccini qui triomphe au Théâtre National de Chaillot, puis une dizaine de mises en scène au Théâtre de la Ville  (1975-1990) de La Mouette de Tchekhov à La Danse de mort de Strindberg, et autant de chocs esthétiques. L’accueil se fait encore plus enthousiaste si possible aux États-Unis et en Grande-Bretagne où il propose – entre autres – des interprétations décapantes de Tartuffe et du Canard sauvage. Parallèlement, il s’essaie avec succès à la mise en scène d’opéras, de La Flûte enchantée à Aix-en-Provence à Carmen et Rigoletto à Cardiff.

Pourtant Pintilie ronge son frein, ne se consolant pas de ne pouvoir s’exprimer plus directement – et non plus au service des classiques – et de témoigner du présent de son pays par le cinéma. Une possibilité s’offre à lui de retourner en 1979 – après dix ans d’absence créatrice – au pays natal  fin d’adapter pour l’écran Scènes de Carnaval de Ion Luca Caragiale qu’il avait déjà monté sur les planches et qui deviendra Mitica, pourquoi les cloches sonnent- elles ?. Le  verdict tombe de nouveau avec une interdiction totale (le film ne sortira que dix ans plus tard après la chute du régime) et Pintilie est condamné de nouveau à travailler à l’étranger.  La  fin du communisme lui permet de réaliser Le Chêne qui marque son grand retour. Par un de ces mystères dont il a le secret, le festival de Cannes l’accueille hors compétition – avec, en bonne compagnie, Et la vie continue de Kiarostami et Reservoir Dogs de Tarantino! – alors que bon nombre d’observateurs lui auraient volontiers attribué la Palme d’Or. Désormais Pintilie va tourner en Roumanie, faisant se succéder des oeuvres marquantes qui sont autant de constats implacables sur sa société. L’oeuvre – d’une rare cohérence compte dix longs  métrages et un moyen métrage fulgurant, Tertium non datur, sa dernière réalisation à ce jour. Elle offre un alliage rare de réflexion morale, de pouvoir visionnaire et de sens du  grotesque. On comprend qu’elle se soit heurtée à un pouvoir qui se refusait d’accepter son regard lucide qui refuse les illusions, et sa recherche constante d’une vérité cachée derrière  les apparences. Dès son deuxième film, La Reconstitution, Pintilie abat ses cartes, sans passer par l’allégorie ou la fable, qui servaient souvent de trompe-l’oeil pour les réalisateurs  travaillant dans les pays totalitaires. Il y réglait ses comptes avec le réalisme socialiste. Pour s’être battus ivres morts, deux jeunes gens, afin d’éviter la prison, acceptent de rejouer  les faits devant une caméra pour un filméducatif sur les dangers de l’alcoolisme. Avec sa mise en abyme, La Reconstitution devient le constat d’une mise à mort d’innocents sous le regard d’un représentant de l’Etat, d’un militaire, et autres figures de l’establishment. Car la mort est un élément familier du cinéma de Pintilie, de Dimanche à six heures à Pavillon 6, du Chêne à Terminus Paradis et à Niki et Flo. Elle est aussi associée au spectacle et à la fête populaire, du banquet barbare du Chêne au carnaval de Mitica, pourquoi les cloches  sonnent-elles ?. Dans La Reconstitution, c’est la foule d’un match de football qui va lyncher un des protagonistes. Comme chez Gogol, l’apparition du grotesque est le signe avant-coureur de la mort. Il fait éclater l’ordre apparent et dévoile la face cachée et monstrueuse du monde. D’où ce mélange détonnant d’une douleur intense et d’une drôlerie irrésistible.

Trop tard, dont l’action se passe après la chute du Conducator, le Führer des Carpates selon le cinéaste, montre qu’il n’y a pas de rupture radicale entre l’ancien et le nouveau régime. Manipulés par le pouvoir, les mineurs déferlent vers Bucarest pour secourir le gouvernement corrompu de Ion Iliescu en 1990 et casser du contestataire. Dans ce thriller, l’une des  oeuvres les plus sombres de son auteur, l’acteur fétiche Razvan Vasilescu mène son enquête jusqu’au bout. A cause de sa lâcheté antérieure, de sa soumission ancienne, il refuse  désormais de renoncer. Pintilie n’est pas plus indulgent pour le postcommunisme et le règne des mafias que pour le pouvoir totalitaire qui les a précédés. Tout son cinéma est porté par  un refus de l’amnésie, par la nécessité d’interroger l’Histoire. C’est tout le sens de L’Après-midi d’un tortionnaire, son film le plus dépouillé, fondé sur un dispositif des plus simples où la  torture n’est jamais montrée mais évoquée par un ancien bourreau qui accepte de parler. Il est pris pour un fou car il s’oppose selon Pintilie à la totale incapacité des Roumains de se  confesser et de se repentir. En ce sens, le metteur en scène met en avant le devoir de mémoire et le nécessaire dialogue avec le passé comme un Angelopoulos, un Rosi ou un Wajda.  Ainsi, le fils du tortionnaire à la tête d’une bande de jeunes scande des chants patriotiques et refuse de reconnaitre les crimes de la génération précédente. Là encore, le pessimisme   l’emporte devant ce  monde détraqué à la dérive. Dans son passionnant Bric-à-brac (Éditions L’Entretemps) qui tient du livre de mémoires, de l’essai et du "scrapbook", Pintilie évoque  son rapport au peuple roumain: « ce peuple malheureux que j’aime d’un amour contrarié avec une fureur désespérée ». L’une des beautés de son cinéma, c’est précisément l’analyse spectrale d’une nation.

Dans Un été inoubliable, l’un de ses plus grands films et le seul avec Tertium non datur à être situé dans le passé, il plonge aux racines du vingtième siècle en se demandant non sans ironie « si le délire ethnique est l’unique alternative au goulag communiste ». Par le prisme de la vie de garnison dans une région frontalière  un milieu des années 1920, il s’interroge sur  la raison que peut avoir un pouvoir coercitif de créer des dissensions entre les communautés. Né en Bessarabie (province aujourd’hui rattachée à l’Ukraine), Pintilie se souvient du  village allemand de son enfance, constitué d’une mosaïque de peuples : roumains, ruthènes, turcs, juifs, russes qui vivaient dans un « vide paradisiaque ». Un été inoubliable est aussi interprété par Kristin Scott-Thomas, un admirable portrait de femme comme le cinéaste nous en a laissé, telles la Maïa Morgenstern du Chêne ou la Dorina Chiriac de Terminus Paradis. Comme leurs compagnons, elles  sont animées par une énergie puissante, un fantastique instinct de survie qui prend parfois des allures suicidaires. Et avec eux, elles vivent  souvent un délire amoureux qui serait comme le contrepoids salvateur du délire politique et du délire grotesque qui les entourent. C’est sans doute dans Terminus Paradis que le thème des amants traqués – si caractéristique des films noirs américains – trouve une de ses plus fortes expressions à l’écran. Mitou, son héros, est sans doute le personnage le plus radical qu’ait créé Pintilie, celui qui va le plus loin dans son refus de tout compromis, un imprécateur que révolte l’état du monde.

L’absence d’illusions sur la société roumaine du  postcommunisme est également au centre de Niki et Flo, où le cinéaste confronte un ancien militaire, représentant de l’ordre ancien, et un civil arrogant issu du nouveau régime. Par un art consommé de la dialectique, Pintilie analyse au scalpel la dépossession d’un homme par un autre, le plus cruel n’étant pas celui auquel on pense. Pintilie, éternel réfractaire, est celui qui dit « Non! ». À la fin du Chêne, alors que les amants se retrouvent près de l’arbre de vie, l’homme dit à la femme, « si notre enfant est normal, je l’étranglerai ». Cette provocation anarchiste frappée au sceau de l’humour noir est aussi un appel à la réflexion, au refus des idées reçues. Pour l’auteur, l’homme « normal » est en effet la clé de voûte de  toutes les utopies, dont le communisme. Mais ce cinéma ne saurait se réduire à une dimension sociale et politique. Pintilie a trop fréquenté les grands textes – Shakespeare, Dostoïevski, Kafka, Gogol, Pirandello – pour que sa réflexion sur le mal ne prenne pas une dimension métaphysique. Et la grandeur de son art vient de son alliance des contraires : un ancrage dans la réalité la plus matérielle voire tératologique (présence fréquente, comme chez Buñuel, de l’animalité) et la spéculation philosophique, le frisson tragique et l’éclat de  rire, la théâtralité assumée et la fluidité ou le rythme syncopé propre au cinéma. Pintilie : un contemporain capital.