Etaix, le sourcier

Etaix, le sourcier

Par Jean-Claude Carrière

Pourquoi certains individus – et Pierre fait partie du nombre – paraissent animés par un seul désir, profond et incoercible, qui est celui de faire rire les autres? Un désir si fort, si  tenace, qu’il en devient un besoin, on pourrait presque dire une perversion ?

Je ne pense pas que nous puissions trouver une réponse à cette question, qui est ancienne. Pourquoi vouloir faire rire nos semblables ? Parce que c’est bon pour  leur santé ? Pour les aider à mieux vivre,  à mieux se connaître et à mieux regarder les autres ? Pour déformer, un moment, le monde qui nous entoure, pour le modifier, pour le recréer, de telle manière qu’il nous apparaisse plus supportable et en tout cas plus divertissant? Il y a sans doute un peu de tout cela dans ce qui pousse un jeune provincial, au début des années 1950, à venir à Paris, ses dessins sous le bras, pour rencontrer Jacques Tati.

Mais aucune de ces explications n’est suffisante. Car il s’agit en fait d’un désir inné, d’un de ces caractères venus on ne sait d’où, qui s’attachent à nous comme du lierre et dont nous ne  pourrons jamais nous débarrasser. Le besoin de faire rire a été semé au hasard par une main inconnue. Les graines – qui sont rares et toujours menacées par les vents contraires – sont déposées ici ou là. Une d’elles, un jour, s’est posée à Roanne. Pour notre plus grande joie.

Autre évidence : le goût du rire ne suffit pas. Car il y a rire et rire. Ici intervient un autre critère de sélection, plus mystérieux  encore que le premier. Nous pouvons en effet – chacun de nous – faire rire à tout prix, et par n’importe quels moyens, même les plus bas, les plus vulgaires, les plus méchants… Mais nous pouvons aussi choisir de rechercher un « rire de qualité » : expression énigmatique, que je ne tenterai jamais d’expliquer, car c’est impossible. Disons : un rire qui élève l’être, au lieu de l’abaisser.

Le rire est une émotion. Il est même, avec la peur et les larmes, une de nos trois émotions fondamentales – assez proches l’une des autres. Faire naître cette émotion par desmoyens  subtils et élégants, au lieu de la restreindre, de la borner à la situation proposée, est une activité qui élargit, qui vivifie, qui ouvre. Tâche que nous avons placée, Pierre et moi, au plus  haut niveau de l’ambition artistique, même si les « comédies » ne sont pas récompensées dans les festivals, même si la confusion est constante entre les différents niveaux du rire («  votre film est complètement idiot, mais qu’est-ce que j’ai ri ! ») et même si, comme l’a dit  Molière, « c’est une entreprise bien difficile que de faire rire les honnêtes gens ». Et les autres donc !

Pierre a reçu à sa naissance, non seulement le désir exigeant de faire rire, mais aussi les moyens d’y parvenir. Il a le regard et la main. Il sait prendre du réel ce qui lui paraît propice, il  sait creuser cet élément, le déformer, le façonner et l’exprimer. Le moindre de ses gestes contient déjà toute une scène. Il est un  magicien, un escamoteur redoutable et il lui arrive de  se grimer en vieux Chinois pour aller se produire incognito ici ou là. En plus il dessine, très bien. Il est naturellement musicien (qu’on lui confie un instrument de musique inconnu, deux heures plus tard il en joue). Son corps est sec, souple et endurant. Il est capable de monter un chapiteau de cirque. Il a le sens de la technique, de toutes les techniques. Il sait faire de  la matière plastique et du vitrail. Je dis bien « faire » : faire de ses mains.

Et surtout, il a le goût et le sens du travail. Il sait que la voie étroite qu’il a choisie suppose une aptitude à passer deux heures sur un cheveu. Il ne faut jamais se satisfaire du premier sourire. Il faut bosser, il faut sans cesse improviser, réfléchir, répéter, s’énerver, dessiner, remettre tout en question, si bien que la quête d’un rire peut quelquefois tourner au  désespoir. « Comme vous avez dû vous marrer en faisant ce film! » Oui, quelquefois, à de brefs moments, quand une idée est accomplie, et que l’un de nous deux réussit enfin à faire rire  l’autre, aux éclats, sans regret, sans arrière-pensée.

Mais avant d’en arriver là, que de déceptions, que d’amertume! Lorsque Pierre décida de ne plus faire de films, au début des années  1970, ce fut pour une raison très simple : les conditions de tournage ne lui convenaient plus. Désormais, il fallait aller trop vite. Toute minutie devenait impossible. Il préféra passer à autre chose. Je l’ai rencontré chez Jacques Tati en 1957, vers la fin du tournage de Mon oncle. Encore étudiant, je me trouvais là par raccroc, devant extraire deux romans des Vacances de Monsieur Hulot et de Mon oncle, ouvrages que Pierre illustra. Très vite, nous avons partagé des goûts, et même des passions (pour Buster Keaton, par exemple, que nous eûmes le privilège de rencontrer, et même de promener dans Paris, et jusqu’à la Cinémathèque de la rue d’Ulm, un peu plus tard). Et il m’initia, mine de rien, à ce qu’on appelle le cinéma. C’est de sa bouche que j’entendis pour la première fois sortir des expressions étranges comme « faux raccord », « cale sifflet », « axe sur axe » ou « bout à bout ». C’est lui qui, le premier, avec la complicité de la monteuse Suzanne Baron, me montra qu’il s’agissait là, dans la lente élaboration d’un film, d’un vrai langage, qui ne doit presque rien aux mots. Un langage qu’il faut connaître, évidemment, et qu’il est très difficile d’apprendre seul, car il est codifié, masqué, invisible. Oui, comme nous le découvrons peu à peu, l’art du visible obéit à une grammaire invisible, et ce n’est là qu’une première surprise. Depuis ces rencontres, qui très vite nous conduisirent au travail, nous ne nous sommes jamais quittés.

Après neuf ans  de travail  en commun, nos chemins ont divergé, mais ils se rencontrent souvent. Nous habitons à cinq centsmètres l’un de l’autre. Mon admiration pour lui, dans tous les domaines qu’il a abordés – cinéma, cirque, théâtre, livres, dessin – n’a pas vacillé un instant, même si elle a connu des sommets, par exemple pour son livre Stars Système, qui me paraît encore  aujourd’hui prodigieux, c’est-à-dire fruit d’un prodige, proprement incompréhensible. Comment cela a t-il pu être fait? Tout simplement, je ne sais pas. Lui non plus, si ça se trouve. Pierre est celui qui, depuis le début, m’a étonné.

Si le mot « génie » a un sens, il veut dire : savoir des choses qu’on n’a pas apprises. Des choses qui nous sont venues par d’autres  sources que celles où nous nous désaltérons d’habitude. Je n’emploie pas le mot « source » au hasard. Pierre est un sourcier, un vrai. Il a aussi ce don-là. Un sourcier trouve de l’eau dans le désert. Pierre trouve du rire dans notre monde gris. Et il nous oblige à le voir. Qu’au nom de tous les tristes, il en soit remercié. Et aussi au nom des joyeux.