Beau à enfermer

Beau à enfermer

Par Philippe Azoury

A- Ici et maintenant

« Tu es une force, et personne ne le sait ailleurs qu’ici, et ici il ne se passe plus grand-chose. Le royaume est en train de doucement s’éteindre, il ne regarde plus rien d’autre que sa propre jouissance. »

On peut entendre ces mots une toute première fois dans les dernières secondes dans
De la guerre, le quatrième long métrage de Bertrand Bonello. Ils sont prononcés par une femme à fort accent italien, que joue Asia Argento. Une sorte de louve (romaine?) que cette femme-là, une louve au sein de laquelle des êtres un peu perdus viennent s’allaiter en force – en premier lieu, un cinéaste en crise qui se prénomme Bertrand et que joue Mathieu Amalric, presque plus vrai que nature. Ces mots sont donc d’abord ceux d’une grande prêtresse de la secte, s’inventant une guerre, des tranchées, pour que dans son camp (un vieux domaine entouré de bois) ses « enfants » ne partent pas. Dans sa bouche, « ici », c’est là, et ce ne peut plus être que là. Quand le dehors se fait partout menaçant, quand ailleurs qu’ici c’est le vide, l’ignorance, le désastre. Alors, entre l’insignifiance et la guerre, ce petit camp retranché a choisi la guerre. « Pour ne pas s’écrouler »…

Mais à peine ont-ils été prononcés que ces mêmes mots sont repris par une autre voix de femme, une voix plus claire, plus fragile, plus douce, qui se lance dans cette déclaration avec la magnificence d’un pacte amoureux: c’est la voix de Louise, la fiancée de Bertrand/Mathieu Amalric, jouée dans le film par Clotilde Hesme. C’est elle qui va porter cette belle tirade jusqu’à son terme, la faire sortir du bois. De sa bouche, cet « ici », ce « royaume en train de sombrer » n’appartiennent plus, subitement, au dialecte de la guérilla. Le champ de tir devient tout à coup plus large. Cet « ici », ce « royaume », c’est cette fois le monde réel, dur et intraitable, contre lequel il vaut mieux s’avancer armé. Ce royaume, c’est cette rue de Paris au pavé de laquelle le film de Bonello soudain nous ramène: c’est le dernier plan de De la guerre, et on y voit Amalric sur un banc, on ne sait pas bien s’il est abasourdi par une inquiétude persistante, ou s’il a gagné en puissance et en ravissement, gonflé à l’hélium grisant de l’utopie, prêt à combattre ce monde.

B- Nous vivons une époque sans fête

Le soldat Amalric de De la guerre est la continuité burlesque (plus les années passent et plus ce film me fait penser à un Moretti borderline) des jeunes gens mutiques qui peuplaient les classes de facultés du Pornographe, le second film de Bonello. Étudiants maigres et colères, quelque part entre les Situs, les Tiquun ou les Indignés espagnols qui opposaient à notre monde un refus têtu. Ce front du refus passait par le silence « pour n’offrir aucune prise à rien ». Et ils distribuaient à la sortie du métro un tract désenchanté qui commençait par un sentencieux « nous vivons une époque sans fête et nous y avons contribué ». Déclaration de guerre qu’il ne faudrait pas ranger trop vite dans la case exotique des amertumes révolutionnaires (sous entendu: chaque génération les siennes, and again and again…). Car, chez Bonello, cette phrase tient la main à la déclaration finale de De la guerre: l’une parle d’un « ici » où plus rien ne semble possible, un « ici » où on a déjà joui (c’était il y a longtemps) et en lequel on se retrouve traversé par ce sentiment de froid et de petite mort, du foutre plein les mains, et guère plus avancé.

L’autre n’a plus d’autre imaginaire qu’une époque sans fête. Donc sans joie ni jouissance à venir. Présent amer et triste où ceux qui ont compris trop tôt, à l’heure où ils devraient partir au combat, fut-ce pour se lancer dans un combat intime, personnel, que leurs parents ont joui à leur place et que la partie a été jouée.

C- Le plaisir

Certaines des clés les plus importantes du cinéma de Bertrand Bonello sont là, dans ce sentiment persistant d’être un enfant d’une génération à qui on n’a pas laissé beaucoup de joie en héritage. Ça n’empêche pas de faire des choses, les films l’attestent, mais ça invente une autre énergie, entre une forme de beauté empoisonnée, un burlesque désabusé ou une grandiloquence qui cherchera sa joie où elle peut, fut-ce dans le caniveau.

Ça a été dit très tôt dans le cinéma de Bonello, entre les lignes d’un dialogue entre un prêtre et Romane Bohringer dans Quelque chose d’organique, son premier film. Elle lui dit qu’elle recherche « le plaisir ». Il lui répond « le sexe? ». Elle lui dit « non, le plaisir ».

Le sexe, elle finira par choisir de le faire, dans la neige, avec des hommes levés dans un bar qui la prennent à la chaîne comme si elle n’était plus là, en atteste son regard absent.

Le plaisir, c’est autre chose. Le plaisir, ce n’est pas non plus les scènes sur le plateau d’un porno qui pourrait commencer à devenir du plaisir si le producteur n’entrait pas dans la mise en scène en conformant les corps à des codes, à un canevas écrit d’avance, dupliqué partout, dicté par le marché, et dans lequel le plaisir est évacué (l’affrontement entre Léaud et Thibault de Montalembert dans Le Pornographe). Le Pornographe est ce film où l’on entend un hardeur (joué par HPG) raconter à table que c’est plus dur pour lui d’arriver au plaisir dans la vie intime que sur un tournage, car le plaisir demande autre chose que la performance. Pour échapper à cette (cruelle) vérité-là, une des actrices préfèrera aller danser toute seule sur la piste vide de la discothèque. Le plaisir, et son corollaire la grâce (on demandera un jour à Bonello pourquoi il aime tant la représenter sous les traits d’un ciel qui se déchire) n’étant pas non plus dans la morale, il va falloir les débusquer loin.

Errance de la jeune fille de Quelque chose d’organique, mises en scène du Pornographe, job des travestis du bois de Boulogne de Tiresia, entraînements sensuels dans De la guerre, ronde des douze pensionnaires de L’Apollonide, « l’obscénité n’est jamais synonyme de bassesse » chez Bonello. Elle est une quête comme une autre vers cet endroit secret dans lequel se cache la grâce. À moins que la grâce ne soit le secret lui-même.

D- Le secret

C’est possible, dans ce cinéma où en permanence s’exprime le paradoxe du secret, où le secret ne commence à exister que s’il se manifeste, donc à partir du moment où il fait un peu de bruit: le travesti comme secret du féminin, par exemple (Tiresia). Ou le maquillage et le travestissement comme secret de la femme (Cindy, the Doll is Mine, son beau court métrage inspiré de Cindy Sherman).

Ces secrets ont leurs domaines. Réservés. Les lieux où se raconte le cinéma de Bonello sont des camps retranchés: un zoo à Montréal (Quelque chose d’organique), le château où se tourne un porno (Le Pornographe), le bois de Boulogne, puis la chambre où Tiresia sera enfermée par son client (Laurent Lucas). C’est encore le cercueil de De la guerre dans lequel Amalric s’enferme tout seul, préfiguration de l’enfermement mental, mi-désiré mi-subi dont il choisira de faire l’expérience dans le domaine où se prépare la guerre, mi-secte, mi-hôpital (anti)psychiatrique. Et puis le bordel fin de siècle de L’Apollonide, dans lequel le temps se meurt, le siècle passe, et où tout finit par pourrir, dans une fête sans joie, morbide et somptuaire.

Ce cinéma de l’enfermement est naturellement, tôt ou tard, celui du gros plan, et ce gros plan en passe plus d’une fois par la dé-figuration: le client a crevé les yeux de Tiresia (et l’a transformé en voyant)… Un client va défigurer une des plus jolies pensionnaires de L’Apollonide. La photographe de Cindy, the Doll is Mine luttera pour obtenir des larmes, ou une émotion, tout comme le Léaud du Pornographe lutte pour arracher une expression qui ne soit pas mécanique: tout gros plan lutte chez Bonello contre le mensonge.

Mais attention: chez cet amoureux du faux, de l’artificiel, des travestissements, le mensonge, c’est ce qui a plié sous la coupe du marché: la guerre dont nous parlions plus haut, c’est encore et toujours celle-là: l’autrefois de la libération sexuelle, faisant place désormais à un régime marchand, d’échange, prostitutionnel mais à un niveau général, global, où le plaisir et la grâce sont désormais exclus, ou cachés.

Le beau paradoxe de Bonello, c’est de désigner les bordels ou certains instants du porno comme ces couches où quelque chose malgré tout résiste, tout à la charge du secret qui travaille encore et toujours à bousiller l’ordre. Au bordel, au porno, on est censé mentir bien plus qu’ailleurs, simuler, mais on y entend aussi, dans un râle, des dernières secousses d’humanité.

E- La copie

Il reste encore ça et là, dans chaque film, des traces d’un scénario que Bonello a longtemps cherché à faire produire et qui racontait « l’histoire d’un type qui s’est fait opérer pour devenir le sosie de sa femme » (l’histoire est une première fois racontée par un étudiant du Pornographe).

Le vertige du même, la folie de la copie côtoie toujours dans ses films l’échec programmé de la copie, cette amertume qui ne le quitte pas et qui font de Bertrand un grand cinéaste décadent, quelque part entre le Rose Poussière de Jean-Jacques Schuhl, les travestis de Schroeter, le goût de la copie de Léaud dans La Maman et la Putain de Jean Eustache, les territoires mentaux biscornus de David Lynch, l’amertume du dernier Pasolini (rejouant à cruauté Salo jusqu’au grotesque), les gamers sodomites de Cronenberg, et le pourrissement opératique détraqué du Parrain III de Coppola (son grand cinéaste de chevet). « L’original est vulgaire, à cause de son passé. Ce n’est qu’un essai, une tentative. Parce que l’illusion d’une chose n’est pas cette chose, la copie est parfaite. » Mais il a beau croire cela, répéter cela, le client de Tiresia, cette copie ne lui donne possession de rien et il n’aura pas d’autre solution que de saccager la surface du travesti (joué par la belle androgyne Clara Choveaux): « Pauvre jardin, merde de petit jardin, pas une fleur qui soit une fleur. Petit jardin de merde, pas d’odeur. »

Le cinéma de Bonello est un jardin plein d’odeurs, de lyrisme, d’émotions. Des films d’une originalité sans précédent. Ils sont aussi, avec la complicité de toujours de sa chef op’ attitrée Josée Deshaies, de plus en plus magnifiques, jusqu’au dernier L’Apollonide, qui est tout simplement à couper le souffle, atteignant un degré de beauté rêvée dont il sait lui-même le caractère vénéneux. Beauté empoisonnée (le bordel coule), mais contre contre laquelle il serait vain de se venger, la grâce n’obéissant à aucune loi.

Ses films, eux, n’ont plus pour loi que l’obsession ferme qui les emmène à regarder le monde depuis un enclos privé, intime, profond, perturbant, à la fois dangereux et en danger (on s’y dévore soi-même). Ce domaine (mental, visuel), seul le cinéma autorise parfois à l’entrouvrir, à l’entrevoir. On y reste deux heures. On voudrait y rester une vie.

 

Bertrand Bonello sera le cinéaste en résidence du Festival 2012.