L’Écrit et l’Écran

L’Écrit et l’Écran

Par Jean-Paul Rappeneau

Comment fait-il? On se pose la question. Comment fait Jean-Claude Carrière pour publier chaque année un ou deux livres, quelquefois trois, écrire plusieurs scénarios et voler au secours de beaucoup d’autres en difficulté? Comment fait-il pour être aussi, selon les jours, auteur dramatique, traducteur, poète, essayiste, chroniqueur, parolier, dessinateur, acteur parfois, et rester… malgré tout un grand voyageur? A-t-il un secret pour allonger le temps? Non, il le gère à sa façon, curieux de tout, passant calmement d’une activité à une autre avec un pouvoir de concentration immédiat. Si vous avez rendez-vous avec lui à neuf heures du matin pour travailler, soyez sûr qu’en arrivant il retirera sa montre et la posera sur la table. Puis il décapuchonnera son stylo et à neuf heures cinq il aura déjà écrit une phrase.

Je me souviens d’une matinée de travail quand nous adaptions ensemble le Cyrano d’Edmond Rostand. À onze heures et demie ce jour-là, Jean-Claude s’est levé et a remis sa montre, un autre rendez-vous l’attendait. C’était prévu, hélas. Mais, déçu de le voir partir, je l’accompagne dans la rue. Nous continuons à parler de la scène en cours, je griffonne en marchant sur des feuilles que j’ai emportées. Nous traversons le Quartier Latin, arrivons à l’Observatoire de Paris, là est son rendez-vous. Discutant toujours des malheurs de Cyrano, nous grimpons un escalier. Jean-Claude pousse une porte et entre dans un bureau où l’attendent deux astrophysiciens, Jean Audouze et Michel Cassé avec qui il écrit un livre: Conversations sur l’invisible. Il me les présente, s’assied en face d’eux à la table et, de la même façon qu’en arrivant chez moi trois heures auparavant, il retire sa montre et décapuchonne son stylo. En un instant, je le vois passer des alexandrins d’Edmond Rostand au Big Bang et à la fuite des galaxies!

J’ai quitté le bureau sur la pointe des pieds, mais la journée de Jean-Claude n’était pas finie. Le lendemain il m’a dit qu’après sa séance d’astrophysique à l’Observatoire il était allé rejoindre Peter Brook pour les répétitions du Mahabharata qu’ils allaient reprendre aux Bouffes du Nord. Je ne lui ai pas demandé ce qu’il avait fait dans la soirée…

On ne s’étonne plus quand on sait cela de l’extraordinaire diversité de sa filmographie. Son amour du cinéma, son habileté scénaristique née au contact de Jacques Tati et de Pierre étaix se sont très vite combinés avec son goût pour les voyages. Combien de fois Jean-Claude a-t-il sauté dans un avion pour rejoindre le grand Luis Buñuel à Mexico, ou en Espagne dans les paradors qu’ils affectionnaient pour y travailler? Ce furent les débuts de ses zigzags sur la planète cinéma, de ses envols multiples vers des metteurs-en-scène de tous pays. Certains étaient ses amis, d’autres le connaissaient à peine mais l’attendaient fébrilement dans des villes lointaines comme on attend un médecin urgentiste. Leurs noms se mêlent en désordre, aussi différents que possible les uns des autres: Forman, Ferreri, Wajda, Babenco, Carlsen, Schlöndorff, Oshima, Glazer, Saura, Kaufman, Haneke, Wayne Wang, et Godard, l’étranger de l’autre côté du lac…

En France aussi, la liste est longue. Je vous en fais grâce, d’autant que j’y figure. Jean-Claude a signé le scénario de deux de mes films, mais il fut le consultant caché de tous les autres. Sait-il à quel point je lui en suis reconnaissant?