"Oh ! T'aurais vu ça... C'était du Cassavetes !"

"Oh ! T'aurais vu ça... C'était du Cassavetes !"

Par Jean-François Stévenin

« Oh! T’aurais vu ça… C’était du Cassavetes! ». L’expression est passée dans le langage courant pour ceux qui ont apprécié ses films. Dès que le quotidien se survolte à profusion, que ça disjoncte et se rebranche pire, avec des éclairs de joie, et que la houle de la vie vous enroule de blues et vous submerge de tendresses soudaines, « c’est du Cassavetes ».

Dans ses films, les solitudes trinquent, et des enfants sublimes morflent à cause de leurs parents qui n’en peuvent plus d’eux-mêmes, mais qui les aiment plus que tout. À travers les nuits, des étreintes éreintantes qui jactent à plus soif et se réénergisent à l’aube où personne ne veut se quitter.

Car avec John, le bout de la nuit n’est jamais la fin du voyage…

Dans un dîner à Paris, dans les années 1970, j’avais embarqué toute la tablée dans un film, je racontais, j’étais lancé jusqu’au générique de fin! Et la soirée enchaîne joyeusement. Roger Diamantis quitte discrètement la pièce. Plus tard il nous rejoint et nous annonce qu’il vient de dealer le film en distribution pour telle date. C’était Husbands. Le jour venu, le cœur tapant, aux douze coups de midi, on est chez lui, au Saint André-des-Arts. Et aucun client pour cette première séance, sauf nous!

Si je vous évoque John Cassavetes, je vous invite à Patrick Grandperret. Pour moi, pas l’un sans l’autre: même générosité et façon d’humaniser les pires personnages de leurs films, de trouver la fêlure du bon dans le méchant, et de bousculer les acteurs pour leur meilleur… Dans la vie, mêmes galères pour tourner libres: maison familiale au clou et table ouverte à inventer chaque jour à crédit pour les affamés de cette nouvelle aventure du prochain film, où les techniciens risquent en plus de « jouer », selon l’intuition du Patron qui s’éclaire souvent d’un sourire charmeur irrésistible et un peu triste, car tout ça est bien dérisoire.

Au Tournage, ce cinéma-là roule sans permis ni ceinture, exigeant d’éviter la grand’route professionnelle et ses pancartes sécuritaires style: « Les figurants, faites semblant de parler! Les acteurs, ne chevauchez pas vos répliques! – Champs contrechamps – Elle est bonne, on la double! Inserts! Heures sup… »

Au Montage, ce cinéma-là s’installe à la maison où n’entre pas qui veut. Jour et nuit, chacun bricole dans sa niche et tous se retrouvent autour de la gamelle. On délire autour du film, chacun peut proposer, le Patron écoute tout le monde.

Grâce à cette cuisine en autarcie débrouillarde, la durée hors normes du montage permet de bien pétrir ce gros Machin! Avec quelques projections du travail-en-cours pour tester sur des vraies gens, bien ignares en cinéma car on se méfie beaucoup de ceux qui savent tout, surtout co-producteurs et distributeurs, dont l’avis – toujours le même à chaque étape – s’exprime souvent par un mouvement horizontal de leurs mains l’une vers l’autre en un genre de pétrissage virtuel miraculeux et impératif: il faut compresser et raccourcir!

J’en profite pour saluer le passeur André S. Labarthe qui, en 1968, a filmé un peu du montage du film Faces dans la maison de Cassavetes. Ce documentaire et ce film m’ont allumé la mèche! Salut aussi au fin cuisinier Jacques Rozier dont je fus l’assistant-à-tout-faire privilégié durant l’année 1969.

Dix ans après, à Los Angeles, je me suis quand même arrangé pour faire foirer la projection de mon premier film Passe-montagne que Seymour Cassel avait organisée pour John Cassavetes! Pourtant le film avait été adoubé par John Boorman ici, au Festival de La Rochelle. Bon, bref… Je me suis un peu rattrapé plus tard avec un autre déclencheur pour moi, un ami et voisin de John: Monte Hellman, tous deux réalisateurs quasi inconnus à Hollywood!

Vive La Rochelle, régalez vous!