Pierre-Luc Granjon

Pierre-Luc Granjon

Par Xavier Kawa-Topor

Pierre-Luc Granjon est un cinéaste discret. Sur la photo de classe des jeunes réalisateurs français d’animation, on s’apercevrait à peine de sa présence s’il n’était peut-être trahi par ce regard attentif qui le tient toujours comme à distance de ce qui l’entoure. À la différence de la plupart de ses congénères, il ne sort pas d’une école d’animation. Diplômé de l’École d’art appliqué de la ville de Lyon, le jeune homme fait ses débuts professionnels à la toute fin des années 1990 en tant que décorateur, sculpteur et modeleur sur plusieurs court métrages et une série pour enfants Hilltop Hospital réalisée en volume par Pascal Le Nôtre au studio Folimage à Valence. L’envie de s’essayer lui-même à la mise en scène est telle que dès 2001, il signe sa première réalisation, Petite Esca­pade, produite par Folimage, sélectionnée en compétition à Annecy et Grand Prix du Festival de Séoul. Le film porte d’emblée la griffe d’un auteur à part. Sous les dehors d’un film pour enfants au récit presque anodin, Petite Escapade peut se voir comme la première étape d’une maïeutique par laquelle l’auteur invente son propre projet cinématographique. L’école buissonnière en est à la fois le motif et la métaphore.

Voici un jeune garçon quittant, cartable sur le dos, la maison familiale perdue au milieu de la forêt. Ce Petit Poucet rêveur oublie bientôt le chemin de l’école pour grimper sur la branche haute d’un arbre afin d’observer ce qui se passe de l’autre côté d’un mur et dessiner… Le scénario repose sur une économie de moyens qui laisse l’œuvre ouverte à l’interprétation. On peut d’abord regarder le film comme l’itinéraire d’un enfant solitaire, animé d’une belle imagination grâce à laquelle il donne au quotidien le plus banal – le simple défilé de passants sur un trottoir – le relief d’un conte de fées. Sur son cahier d’écolier, il redessine la réalité à l’image de son monde intérieur, et celle-ci s’anime, prend vie dans le mouvement, à mesure que la voix off du personnage – sa voix intérieure – les commente. Ce « récit dans le récit » qui tient lieu d’épilogue nous dit deux choses à la fois: que c’est par le dessin que cet enfant mutique s’exprime; et que c’est par le « déplacement » de la réalité que l’art – et partant le cinéma – agit. Cette petite escapade ne doit-elle pas être regardée au demeurant comme une première excursion, presque clandestine, d’un jeune artiste – Pierre-Luc Granjon – dans le domaine de la réalisation? En effet: en dépit de l’application avec laquelle est exposée la distinction des points de vue entre le regard de l’enfant et l’œil de la caméra, une collusion du réalisateur avec son personnage est à l’œuvre dès les premières images du générique. Un dessin d’enfant s’invite à la surface d’un cahier d’écriture et, semblant animé par son propre désir de vie, trace le titre du film comme pour déclarer que ce récit est celui d’un enfant. Mais l’enfance est bien évidemment un subterfuge, une peau d’âne sur les épaules du cinéaste.

Ainsi mise en scène, l’identification du personnage au réalisateur-narrateur se poursuit dans les deux courts métrages suivants, Le Château des autres  (2004) et L’Enfant sans bouche (2004) annonçant une œuvre qui s’écrit à la première personne mais dont le projet n’est pas autobiographique pour autant: c’est le cinéma lui-même que Pierre-Luc Granjon regarde par le prisme de l’enfance et non le contraire. Le Château des autres appartient encore à la période « muette » de Pierre-Luc Granjon. Cette fois-ci, l’escapade est collective et réglementaire: un groupe d’enfants, au cours d’une sortie scolaire, visite un château et s’égaie en ribambelle dans les escaliers et les couloirs labyrinthiques du monument. Le petit héros de Pierre-Luc Granjon s’est laissé distancer, happé par son imagination qui bientôt redessine les lieux à la mesure de sa peur grandissante. L’enfant mutique prend la fuite, quitte ce « château des autres » pour le refuge du parking des autocars. Comme Petite Escapade, dont il est le miroir, le film oppose deux univers: le premier figure un décor de conte de fées (la forêt, le château); l’autre un espace contemporain presque abstrait (une rue, un parking). Mais là où Petite Escapade opérait par inversion en faisant de la forêt mystérieuse le domaine du familier et d’un bout de trottoir le lieu de l’étrange, Le Château des autres joue une partition plus complexe encore sur le thème de l’étrangeté. Le traitement expressionniste du château donne à ce dernier les contours d’un univers mental, celui de l’enfant, qui devient plus oppressant à mesure que progresse l’incursion des « autres ». Tout se passe en définitive comme si l’enfant devenait étranger à cette forteresse, comme dépossédé de lui-même. La fuite de ce lieu de l’intime qui est devenu le château des autres, traduit bien cette idée d’aliénation par laquelle l’individu doit s’extérioriser pour parvenir à la conscience de soi. Dans ce processus, la parole joue un rôle essentiel; son acquisition fait l’objet du troisième court métrage de Pierre-Luc Granjon, L’Enfant sans bouche (2004).

Comme à chaque fois, l’enjeu narratif du film correspond à son enjeu esthétique. Pour rompre avec le mutisme de son personnage, le réalisateur emprunte la voix du conte. Off, cette voix est celle d’un enfant qui raconte au passé l’histoire qui - lui? – est arrivée. L’antériorité de l’image sur la voix est donc posée d’emblée. Cette fois, le petit personnage de Pierre-Luc Granjon est situé dans un contexte familial: un père/une mère, un chat/un chien. Dans ce système dual, l’enfant est seul, cloîtré dans son mutisme. Il faudra qu’il se décide à parler et pour cela qu’il se dessine une bouche à la mesure des oreilles du lapin, alter ego tout trouvé pour l’écouter. Une grande bouche qui, lorsqu’elle s’ouvre, déverse un flot ininterrompu de paroles trop longtemps refoulées. Encore une fois, la parole procède du dessin mais les bouches se délient enfin à l’écran, augurant que la période suivante dans l’œuvre de Pierre-Luc Granjon sera celle du récit dialogué.

Le Loup blanc (2006) marque la fin d’un cycle. Au moment où apparaît la forme dialoguée dans l’œuvre de Pierre-Luc Granjon, la figure du personnage central s’estompe au profit d’un duo, deux frères complices dans le jeu et l’imaginaire. Le lapin se serait-il fait garçon? Pour sa part, le réalisateur s’est fait conteur. L’espace qu’il investit désormais en totalité est bien celui du conte: une maison, une famille, une forêt, et, comme il se doit, un loup, gigantesque. Le récit renoue avec la cruauté inhérente aux contes qui n’édulcorent pas mais désignent au contraire le monde des adultes aux enfants. Tuer. Manger. Être mangé. C’est ici, une tête de lapin coupée d’un coup sec devant les yeux des enfants. Là, le « meurtre » du loup. Et la force sous-jacente du non-dit qui convoque tout en les détournant, nos désirs et nos peurs mêlés d’enfants, le fantasme puissant de la dévoration.

Par la suite, Pierre-Luc Granjon s’est orienté vers la production télévisée. Le studio Folimage lui a confié la responsabilité d’une série de quatre épisodes de 26 minutes chacun d’inspiration médiévale, aux personnages récurrents, constituée de L’Hiver de Léon (2007, coréalisé avec Pascal Le Nôtre), Le Printemps de Mélie (2009), L’Eté de Boniface (2011, avec Antoine Lanciaux) et L’Automne de Pougne (2012, également avec Antoine Lanciaux). La qualité de la série a permis à certains épisodes de faire également l’objet d’une sortie en salles.

Accueilli à l’Abbaye de Fontevraud dans le cadre d’une résidence d’écriture, Pierre-Luc Granjon a depuis repris le fil de son travail d’auteur. Avant un long métrage auquel le conduit inexorablement son itinéraire de metteur en scène doté d’un authentique projet cinématographique, Pierre-Luc Granjon prépare actuellement un prochain court métrage, La Grosse Bête, qui - est-ce un hasard? - re­prend les choses là où Le Loup blanc les avait laissées: « Dans un royaume, on raconte qu’une grosse bête vient vous manger au moment où on ne s’y attend pas. Il suffit donc de s’attendre à être mangé pour ne pas l’être, dit quelqu’un. Bonne idée mais difficile à appliquer. Alors pour éviter d’oublier le danger, on en vient à créer la bête contre laquelle on voulait lutter. »