La Mangano

La Mangano

Par Jean-Bernard Pouy

Comme moi, Silvana est fille de cheminot. La comparaison s’arrête là (et tant mieux pour elle). Parce que je n’ai jamais fait de la danse et, surtout, je n’ai jamais été (en 1946, année de ma naissance) Miss Rome.

En tout cas, cela reste détonnant, voire perturbant de revoir, le même soir, Riz amer (1949) et, par exemple, Œdipe roi (1967). Il semble, au prime abord, que ce n’est pas la même actrice qui se déplie devant nous, même si c’est la même Mangano. La chair solaire d’un côté, la raideur hiératique et somptueuse de l’autre. Mais toujours cette beauté classique, celle, quasi marmoréenne, des statues, une sorte de grâce, et ce regard de corbeau inquiet et fiévreux qui ne la quitte jamais.

Qu’elle soit mondina (repiqueuse de riz) aux cuisses très blanches et dénudées, provocante, effrontée, sorte de Rita Hayworth italienne qui aurait changé les gants pour des bas, ou sorcière antique empesée dans des costumes de rêve ou de cauchemar, qu’elle soit la grande aristo maléfique et malheureuse des derniers Visconti ou la soiffarde pouilleuse et hystérique de l’Argent de la vieille (jeune, elle se souvient d’avoir été pauvre), c’est le même oiseau prédateur et fascinant à la fois.

C’est tout aussi dérangeant de la découvrir, d’un film sur l’autre, en Napolitaine de mauvaise vie (L’Or de Naples) et en épouse froide, névrosée et coincée dans Théorème (bourgeoise apparemment modèle, mais jusqu’à un certain point, car très intéressée par les anges de passage…).

Déjà dans Ulysse, péplum méconnu de Mario Camerini (qu’il faudrait redécouvrir), elle montre un goût immodéré pour le dualisme, interprétant Circé et Pénélope, les deux extrêmes d’une mythique féminité. La magicienne amoureuse, perverse, et l’épouse essentielle, celle qui fait tapisserie.

C’est que Silvana est une « LA ». Presqu’une note. Un diapason. « LA » Mangano, distinction suprême d’un article réservé aux plus grandes.

Elle va traverser toute la grande époque du cinéma italien, du néo-réalisme de Giuseppe De Santis jusqu’au baroque brechtien de Visconti. Ce cinéma que l’on dit perdu (mais, paraît-il, renaissant de ses cendres), elle l’a habité de la fin des années 1940 jusqu’en 74, et même un peu après. Sans que l’on s’en aperçoive vraiment, elle a toujours été là, comme une bonne fée pulpeuse ou une méchante marraine. Amoureuse, à ses débuts, de Marcello Mastroianni (ah, celui-là…), puis mariée avec l’importantissime producteur Dino De Laurentiis, elle travaillera avec tous les grands (aussi dissemblables soient-ils), Comencini, Pasolini, De Sica, Camerini, Dino Risi, Visconti, Lizzani, Bolognini, Monicelli, etc. et même David Lynch (!) et Nikita Mikhalkov.

Séduisante ou terrifiante, passionnée, pathétique ou drôle, elle s’adapte à tous les masques. N’en jetez plus, c’est le signe de la grandeur.

Allez, un hommage de plus et de poids: dans Journal intime, on la voit à la télé (Anna d’Alberto Lattuada, 1951) dans un café romain devant lequel Nanni Moretti a arrêté son scooter. Il la regarde, ravi, en buvant son jus d’orange, danse et chante en même temps qu’elle devant un étalage de pâtisseries.

Elle nous a quittés à 59 ans d’un cancer du fumeur que ses filles ont rendu public en disant, « arrêtez-vous de fumer, si elle l’avait fait, la Mangano serait encore avec nous… » Elles auraient dû ajouter: « Cela dit, n’arrêtez pas de revoir les films avec notre maman dedans, elle sera ainsi toujours là. »