Benjamin Christensen

Benjamin Christensen

Par Peter van Bagh 

Le vieil artiste vulnérable du film Michaël est comme une apparition hypnotique: un acteur chez qui l’on sent profondeur et mystère. La connais­sance du cinéma du danois Benjamin Christensen confirme cette impression. La Sorcel­lerie à travers les âges (Häxan, 1922) est le monument le plus étrange du cinéma scandinave. C’est un collage qui, en dépit de son envergure épique, est pourtant, et de façon lancinante, un film personnel. Les précédents films Le Mystérieux X (Det hemmelighedsfulde X, 1914) et Nuit vengeresse (Hoevnens nat, 1916) sont de grands films des années 1910 à l’échelle mondiale.

Il s’agit des premières synthèses combinant étrangement le mélodrame, le thriller claustrophobe et le quotidien et, ces deux films « folles » et, de fait, ces deux films isolés créent l’un des genres le plus fascinant du cinéma. Avant de réaliser ces films, Christensen menait une vie originale. Il a étudié la médecine, chanté à l’opéra, été négociant en champagne. Tout à coup, il achète une société, la Dansk Biograf Kompagni.

Christensen écrit, produit, réalise et distribue Le Mystérieux X où il joue le rôle principal et dont il réalise les décors. Dans un flux d’événements mélodramatiques, un officier est accusé d’espionnage, l’astuce de sa femme le sauve, mais les doutes du mari finissent par se porter sur elle. Le soupçon, la paranoïa et une atmosphère de danger en général naissent du style purement visuel – ce qui était alors très nouveau. Les images laissent deviner une réalité trop dure pour être montrée explicitement.

L’intense claustrophobie dissimule des secrets. La guerre est la prolongation du crime comme le crime est le prolongement de certaines existences dans la société. Les états d’âme exceptionnels se transmettent par des rapports directs. La classe aisée est un défilé de fantômes. Les images choquent souvent visuellement autant qu’elles semblent naître du rêve: disparitions oniriques et fausses identités ne sont pas ludiques pour autant. Elles contiennent la vie et la mort, l’abîme de la trahison (y compris le cas extrême de la haute trahison), la sensation de la futilité de l’existence, désignant notre identité comme au bord du gouffre.

Le Mystérieux X est précurseur aussi bien de Feuillade que de Lang, donc le précurseur de Fantômas et de Mabuse. Deux terribles idées rendent la vision de Christensen originale. Alors que les enfants filmés par Feuillade sont de petits héros ingénieux, les enfants de Christensen sont des membres « mécaniques » de la famille et leur personnalité est entièrement liée à la collectivité cruelle et instable. Ils sont les révélateurs de la dualité abominable du monde entre le bonheur familial et l’équilibre instable de toutes choses. Le procès n’est pas une simple formalité, mais un tableau des règles impitoyables du jeu de la vie. La perspective des interrogatoires, la nécessité de rendre des comptes et les rouages de l’appareil de la justice seront ultérieurement une thématique familière à Carl Th. Dreyer.

Nuit vengeresse n’est pas le moindre des films de Christensen. C’est l’histoire d’un innocent accusé (dans le rôle principal, Christensen lui-même), un drame de la confiance trahie, de la perte de la mémoire et de l’échec total. Les instants de bonheur sont des sables mouvants. La recherche du coupable, qui dure pendant des années, a pour but une vengeance qui se révèle moment finalement délicieux et banal. La culpabilité est toujours relative.

La Sorcellerie à travers les âges, l’un des grands films sur le Moyen Âge, brise les frontières de la fiction et du documentaire, du sadisme et de l’obscénité. Les images sont directement inspirées de documents de jurisprudence des xvie et xviie siècles: on jette des nouveau-nés dans des marmites, on marque les poitrines de vieilles femmes au fer rouge, la ferveur mêlée de crainte des moines envers la débauche est montrée dans le détail, etc. Il y a aussi beaucoup d’éléments étranges: des enfants malformés, des grenouilles, des ongles qu’on arrache de la main coupée d’un pendu. Le doigt du voleur est le meilleur ingrédient de la bière.

Les conséquences sont montrées avec une précision pédagogique: le réalisme des scènes d’actes cruels, la spiritualité humaine (« âme », « damnation »), l’aspect psychophysique de l’homme et sa détresse spirituelle, le caractère palpable de la terreur, la brièveté de tout. La violence, la torture physique et psychique (vases communicants) caractérisent cette
époque. Le film progresse sur un fond sadomasochiste qui rappelle les écrits du marquis de Sade.

Quoi qu’il en soit, la plus grande cruauté vient des hommes, de la façon dont ils intériorisent l’idée de la sorcellerie. Toute une époque bâtie sur une fausse conscience rayonne, pétille, pue la dénonciation, la méfiance en­vers les autres comme envers soi-même, l’idée générale énigmatique et cauchemardesque qu’on appelle la terreur et la sorcellerie intériorisées. Cela touche malheureusement et de façon prophétique aussi bien le xxe siècle.

L’œuvre de Christensen est, de façon ahurissante, une sorte de métafilm qui s’auto-commente.

L’analyse et l’éloignement sont sans doute indispensables quand nous sommes près de la grotesque énigme de l’existence, au bord de la vie et de la mort. Le film place sous microscope les capacités de l’être humain, car la vérité avant toute chose est concrète. L’une après l’autre les qualités et les disponibilités négatives de l’homme paraissent de plus en plus ahurissantes. Chaque sorcier en dénonce 10 autres : « les baillis de la ville étaient pressés ». Le mécanisme laconique de la dénonciation signifie que celui qui refuse de se laisser faire est nécessairement un sorcier lui-même. Tout est à l’image précisément délimitée par la question et par la conscience. Pour cette raison même, l’œuvre est aussi moderne qu’un documentaire sur le xxe siècle qui se trahirait lui-même. L’âme sœur est encore une fois Dreyer, et pas seulement dans son grand film sur la sorcellerie Dies irae.

Christensen a tourné au Danemark et en Suède, mais aussi en Allemagne et à partir de 1925, il a réalisé six films aux États-Unis. Les œuvres conservées (quelques-unes ont hélas disparu définitivement) pourraient être pratiquement comparées point par point et dans l’intensité à Tod Browning ou Paul Leni (grands spécialistes de l’horreur, parfois teintée de comique), même si, à certains égards, il y manque leur conviction. Le Danois était un individualiste têtu qu’on ne peut pas ranger dans un système ou dans un genre.

Des vedettes d’Hollywood attestent que Christensen y jouissait d’un grand prestige puisqu’il a dirigé par exemple Norma Shearer dans Le Cirque du diable (1926) et Lon Chaney dans L’Idiot (1927).

L’Idiot appartient à un genre populaire. C’est une histoire pseudo-russe, marquée par l’atmosphère de la guerre. Il s’agit d’un des meilleurs films du genre. Le personnage de Chaney n’est pas seulement inspiré par un prédateur prolétaire, c’est de nouveau l’image de l’humanité trahie. Les rôles du père et de l’amant médiocre alternent chez lui. Pour chacun d’eux, le bonheur change de trottoir à son passage.

Christensen était l’un des membres de la grande colonie scandinave, plus chanceux que Stiller et moins visible que Victor Sjöström, sa spécificité était très bien comprise: « Soit c’est un fou, soit c’est un génie… On verra dans 20 ans. Peut-être serons-nous alors aptes à comprendre son art. » Son destin chez lui au Danemark fut rude. On ne lui a offert de réaliser que deux ou trois films à la fin des années 1930, et enfin une cage dorée, la main de la mort, que l’état danois offre à de nombreux artistes encore créatifs: un poste de gérant de salle de cinéma…