Trains et Cinéma

Trains et Cinéma

Au train où va le monde...

J-B Pouy  (auteur de romans noirs)

Quasi jumeaux historiques, le train et le cinéma ont fait un long voyage ensemble. Depuis « L’entrée du cinéma en gare de La Ciotat », leurs destins sont parallèles comme des rails qui, la nuit, on le sait bien, se rejoignent parfois. Pendant presque un siècle, ils ont emprunté le même itinéraire. Certes, le train a été, dans l’imaginaire propre au cinéma, largement remplacé par l’avion. Peu à peu, le zinc a remplacé le dur, mais ce n’est pas pareil, dirons non pas les nostalgiques, mais les puristes. On a quitté le plancher des vaches, ces mêmes vaches qu’il est difficile de voir passer en Airbus. On y a perdu en sérénité, car, dans les trains, on est rarement claustrophobe, il y a toujours une fenêtre que l’on peut baisser ou briser. Du moins dans ceux qui ne veulent pas ressembler à des albatros de métal. Mais il reste encore un signal d’alarme pour arrêter le drame.

Et puis, avant, le train, on pouvait en cas d’urgence, le prendre en marche, en courant, à cheval, en sautant d’un pont… Le nombre de films en témoignant est infini.

Le train et le film (et le roman aussi) ont de nombreux points de rencontre. Certains sont évidents : il y a un début (généralement une gare) et une fin (généralement encore une gare). Et, si la fin est la plupart du temps rassurante, le début se doit d’être prenant, impressionnant, il doit déjà annoncer la teneur du récit et l’inscrire dans un genre. Prendre le train, c’est commencer l’aventure.

Le nombre de films en témoignant est également infini. Pensons à L’Inconnu du Nord-Express (Strangers on a Train) d’Alfred Hitchcock où les premières images, les pas de deux hommes entrant dans une gare pour prendre le même train, scellent déjà leur histoire, leur destinée, à la fois similaire et inverse…

Citons surtout L’Énigme du Chicago Express (The Narrow Margin) de Richard Fleischer (1952) où le train est lieu unique, scène presque théâtrale, et où, cerise sur le gâteau, la boucle sera bouclée, la résolution dépendant d’un autre train. Tout commence donc dans une gare. Que cela soit celle, perdue, lamentable, isolée, hors du monde, presque philosophique d’Un homme est passé de John Sturges, où le train qui ne doit pas s’arrêter va pourtant le faire, ce qui en dit long, déjà, sur l’importance de ce qui va suivre (surtout quand c’est le manchot Spencer Tracy qui en descend), que ce soit les gares, parfois gigantesques, monumentales, tout à l’image de l’importance qu’a pu avoir ce moyen de transport, tout à l’image de la grandiloquence d’un cinéma tout puissant régnant alors sur la planète. Tout le monde connaît Grand Central Station sans jamais y avoir mis les pieds. Et puis, dans les gares, les ambiances se partagent entre le luxe et le glauque, et toute une humanité disparate, pittoresque ou dangereuse, les traverse, voire y habite. Que ce soit celles, désertes et inquiétantes, des westerns, comme dans Le train sifflera trois fois de Fred Zinneman, que ce soit ces bouges modernes que certaines gares sont devenues (L’Homme blessé de Patrice Chéreau). Dans l’étonnant documentaire de John Schlesinger Terminus (1961), toute une Angleterre complexe, laborieuse, angoissée ou insouciante se retrouve, se mélange dans la gare londonienne de Waterloo. Car la gare, lieu de départ, joyeux ou forcé, de joie ou de déchirement est, il ne faut pas l’oublier, l’endroit où Anna Karénine se suicidera.

La gare, ses marquises, ses verrières, sans parler des guichets, des consignes, des petits métiers, du pittoresque bagagiste au pickpocket qui ne l’est pas moins… Il ne faut pas passer sous silence le strident sifflet annonçant l’inexorable départ. Signe d’angoisse, d’urgence, moteur de récit. En voiture ! Après, ça sera trop tard ! L’heure, c’est l’heure. Il y a le train de 16 h 50 (d’après Agatha Christie), celui de 8 h 47 (d’après Courteline), et le célèbre 3 h 10 pour Yuma (qui deviendra, après, le « dernier » train pour Gun Hill). Dans nos rêves les plus récurrents, rater le train tient encore une place de choix. Même si louper l’heure de départ est aussi signe de récit et d’épopée. Et, une fois que l’on est bien au chaud dans le train, pas question d’en sortir, ou d’en tomber. Un film comme Transamerica Express d’Arthur Hiller (1976) décline, avec humour, toutes les façons qu’il y a de reprendre le train que l’on a manqué ou de remonter dans celui dont on a été jeté.

Le train, entité close, mais en mouvement, contient d’autres lieux mythiques, tout aussi clos, tout aussi emplis de sens et de récits, le compartiment, bien sûr, décliné, au cinéma, dans tous les cas de figures, rempli de tueurs, de cadavres ou d’espions, et le wagon-restaurant qui, de nos jours, est devenu malheureusement quasiment exotique. Sans oublier le compartiment de wagon-lits, lieu imparable d’un érotisme latent. Un nombre infini de films s’emparera de cet espace, mais citons La Mort aux trousses d’Alfred Hitchcock (avec, en prime, son tunnel métaphorique), ou même l’hilarante nuit ferroviaire de Certains l’aiment chaud de Billy Wilder.

Comme un film, le voyage ferroviaire est souvent fini et ne supporte pas trop l’errance. C’est un trajet, pendant lequel des êtres évoluent, changent, jouent leur destin, règlent leurs comptes. C’est pendant ce « voyage » qu’ils rencontrent d’autres êtres qui vont les faire dérailler, leur mettre des bâtons dans les roues, ou bien les aider, voire les aimer. Tous ceux qui m’aiment prendront le train, et, la plupart du temps, malheureusement, tous ceux qui ne m’aiment pas le prennent aussi. C’est aussi pendant ce temps précis qu’ils vont quelquefois changer de paysages, de nature, quelquefois de pays et de monde. D’où la passion dépaysante de tous les Orient, Trans-Europ, et autres Shanghaï Express…

Le train (la locomotive, la voiture, quelquefois le wagon) est un lieu fixe vous portant vers l’ailleurs mais donnant sur le dehors, un lieu presque intime, mais, dramatiquement, où l’on est rarement seul : il y a souvent l’être que vous désirez, mais surtout s’y trouvent aussi l’adversaire, le contradicteur, voire l’ennemi, qui voyagent en même temps que vous, embarqués dans la même direction, la même galère, le même destin. Le train peut passer très rapidement du terrain de jeu à l’arène, au ring, au cimetière, voire peut se changer finalement en prison. Ce qui arrivera aux évadés d’À bout de force (Runaway Train) d’Andrey Kontchalovsky, coincés dans un train fou sans conducteur.

Il va sans dire que l’horreur ultime est l’accident de chemin de fer. Tout le monde se souvient de la catastrophe baroque du train de Sous le plus grand chapiteau du monde, rempli d’humains et de fauves paniqués, et chacun a, dans la tête, toutes ces images de trains tombant d’un pont, dans un ravin et une grande explosion de vapeur.

Heureusement, il y a quelques moments de repos, des arrêts, des étapes, où, sur les quais bondés, l’on se dégourdit les nerfs et les jambes tout en repérant, dans la foule, tous ceux qui peuvent vous en vouloir. Quelquefois, le convoi s’arrête inopinément en pleine nature. Ce n’est pas une panne, comme aujourd’hui, mais c’est plutôt, surtout dans les westerns et les films de « casse-du-siècle », une attaque de hors-la-loi ou de gangsters (quand ce sont des indiens, le train ne s’arrête jamais).

Le train, bien évidemment, accompagne le Temps, l’Histoire, des heures de gloire et de conquête (Pacific Express), aux heures noires (les wagons plombés de l’horreur nazie), mais aussi les années de misère et de chômage. L’Empereur du Nord (Emperor of the North Pole) de Robert Aldrich (1973) dépeint, brutalement, comme dans un antique western, la vie itinérante et dangereuse des hobos, ces clochards pas si célestes que ça, miséreux laissés en plan par la crise et une société presque détruite. Ça fait une moyenne avec tous ces films où le luxe des grands trains déborde de tous côtés. Il épaule souvent les évènements politiques, comme dans Le Grand Attentat (The Tall Target) d’Anthony Mann (1951) décryptant, à l’avance, et à toute allure, les menaces pesant sur Abraham Lincoln. Il s’empare de l’histoire sociale, lorgnant même vers Zola. Pensons au célèbre La Bête humaine de Jean Renoir (1938), où Jean Gabin, la tête obnubilée par un crime passionnel, fait métaphoriquement corps avec Lison, sa machine à vapeur.

La loco, la machine, quasi infernale, n’est d’ailleurs pas pour rien dans la poésie ferroviaire. Dès 1925 et avant le délire mécaniste des futuristes, l’opéra tragique d’Abel Gance (La Roue, 1925) imposera, avec la musique d’Arthur Honegger (Pacific 231), la magnificence huilée, inquiétante et presque surnaturelle de la locomotive chère aussi à Cendrars. Bien sûr, le train roule (ou déraille) en temps de guerre. Si Buster Keaton évoque la guerre de Sécession dans l’inventif et hilarant Le Mécano de la Général, le ton est plus souvent dramatique. Si La Bataille du rail de René Clément (1946) propose un quasi docu-fiction sur la Résistance dans les chemins de fer, à l’opposé, Le Train (The Train) de John Frankenheimer (1964), inspiré d’un évènement authentique (le vol et le transport d’œuvres d’art par l’armée allemande), en fait du grand spectacle, tout aussi impressionnant.

Le train a accompagné (et accompagnera encore) tous les grands genres cinématographiques (espionnage - de Fritz Lang à James Bond -, polars, westerns, films de guerre, films catastrophes, etc.), tant il peut représenter un microcosme parfait de la société, en marche ou à l’arrêt, tant il peut en constituer un résumé, tant il est toujours le petit bout de la lorgnette. Impossible de citer toutes les œuvres où ce principe agit. Mais il suffit de le vérifier dans Train de nuit (Pociag) de Jerzy Kawalerowicz (1959), où un drame policier en lieu unique se retrouve constituer le portrait caché de la vie d’une société polonaise en plein désarroi.

L’avantage du train comme lieu de récit est que tout le monde (ou presque), depuis le temps, connaît ce moyen de transport. Pas trop besoin d’expliquer ou d’expliciter.

Ça fait partie de la vie de tous les jours.

Du coup, quand les cinéastes s’en emparent, ils en font des tonnes pour étonner le chaland. Quelquefois jusqu’à l’accident, la catastrophe.

Bon voyage.

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