Rétrospective : Louis Feuillade et Musidora

Louis Feuillade et Musidora

 

FEUILLADE, DES PREMIERS TEMPS DU CINÉMA AU CINÉMA CONTEMPORAIN

Dominique Païni
Essayiste et commissaire d’exposition

Louis Feuillade était un homme méridional. Il est né à Lunel en 1873 et il fut formé au sein de collèges et de séminaires dont les pères Lazaristes. Cette formation exigeante, sinon rigoriste lui conféra un certain conservatisme idéologique. Dès les premières années du XXe siècle, il vient travailler à Paris et sans doute pour des raisons d’héritage parental, il y mène des activités de courtier viticole. Mais c’est l’activité de journaliste qui marque plus particulièrement son insertion professionnelle parisienne. On se souvient que la société Gaumont fut initialement une entreprise dédiée à la fabrication et surtout à la vente d’appareils photographiques. Léon Gaumont connut le coup de foudre pour le Cinématographe des frères lyonnais et il engagea immédiatement le collaborateur d’Étienne-Jules Marey, Georges Demenÿ, pour concurrencer les Lumière dans cette activité commerciale qui visait particulièrement l’activité foraine. Pour justifier la vente des appareils, et en développer la diffusion, il fallut proposer des images. La secrétaire de Léon Gaumont, Alice Guy, fut très précocement celle qui réalisa certaines courtes bandes, puis Louis Feuillade, Jean Durand et plus tard Léonce Perret, offrirent à Gaumont les images susceptibles de défendre la commercialisation des appareils... jusqu’au moment où cette dernière n’exigeait plus de novation technologique. La production des images s’autonomisa et constitua la vocation principale de la société Gaumont. Louis Feuillade devint rapidement le principal réalisateur de la société Gaumont dès les premières années du siècle et il fut l’artisan d’une folle production qui engendra des héros fidélisant le public tels que le légendaire Bout de Zan. Si la série s’épuisa relativement vite, ce fut néanmoins pour Feuillade l’occasion de dessiner de manière alerte des personnages de la fin de la « Belle Époque » où apparaissent déjà les acteurs des serials à venir. Bien que Feuillade n’eût guère de tendresse pour cette série, la rapidité des tournages lui donna l’occasion d’augmenter sa maîtrise. Parallèlement à son ambition de trouver des solutions narratives, industrielles et commerciales pour développer cette fidélité avec ce que l’on eut coutume de nommer le serials, ancêtre de nos contemporaines séries, Feuillade réalisa avec ambition des films empruntant à la mythologie antique tels qu’une célèbre Agonie de Byzance en 1913 ou une Nativité en 1910, et d’autres productions conjuguant un goût particulier pour le cinéma comique, sinon déjà très burlesque, avec des acteurs tels que Marcel Lévêque, futur second rôle de Fantômas et des Vampires. Les films empruntant à l’histoire antique relevaient de ce que l’on a pu nommer le film esthétique, variable et concurrent du film d’art. Parallèlement, Feuillade manifesta un intérêt – qui se vérifie tout au long de ses réalisations suivantes - pour les recherches réalistes. Aussi, au début des années 1910, Feuillade réalisa-t-il une série demeurée fameuse, La vie telle qu’elle est, plusieurs films tentant d’emprunter certains de ses ressorts à la tradition française du naturalisme du XIXe siècle. La série La vie telle qu’elle est est faite de « tranches de vie qui s’interdisent toutes fantaisies et représentent les hommes tels qu’ils sont et tels qu’ils devraient être », selon les mots de Louis Feuillade. Elle est interprétée par les acteurs qui vont incarner quelques années plus tard les personnages principaux des serials Fantômas et Les Vampires. René Navarre, Renée Carl, Jean Ayme. Bien entendu il s‘agissait d’une troupe d’acteurs que Feuillade fidélisa et forma avec des buts spécifiques. Il y a donc une continuité de ce projet réaliste vers le feuilleton, projet qui s’oppose à l’influence théâtrale.

Feuillade inventeur du feuilleton cinématographique • Sans doute ce corpus de films contribua à préparer Feuillade à réaliser les quatre grands épisodes de ce serial qui avec les Vampires lui conserve sa notoriété cent années plus tard : Fantômas. Adapté d’un feuilleton paraissant depuis 1911, Feuillade sut en réinventer les sinuosités narratives. Il introduit surtout, à travers un regard quasi documentaire sur Paris et certains paysages français, une visée onirique dont les artistes et les poètes, d’Apollinaire à Robert Desnos et l’ensemble des artistes surréalistes, tirèrent certaines de leurs inventions formelles. Fantômas, Les Vampires, Tih-Minh, Barrabas et Judex, de 1913 à 1917, conférèrent à Feuillade le statut d’un des plus importants réalisateurs mondiaux dont l’influence et l’aliment imaginaire marquèrent probablement un Fritz Lang et sa série des Araignées en 1919, motivèrent un Franju pour une nouvelle version de Judex (1963) et furent la référence revendiquée du film Irma Vep d’Olivier Assayas (1996) avec la serpentine Maggie Cheung. Le personnage qui donne son titre au serial Fantômas fut inventé par Marcel Allain et Pierre Souvestre. C’est un héros du Mal, perturbant le pesant confort des mœurs et des décors d’une classe sociale à laquelle Feuillade oppose l’évanescence, l’élégance et l’origine inconnue de Fantômas. Ce personnage produit une violente déchirure des codes dramatiques du début du siècle. Avant d’être un anarchiste aux multiples visages, criminel ténébreux sans mobiles toujours explicites (les bijoux fréquemment, et également la pure vengeance), Fantômas défie une certaine dramaturgie linéaire traditionnelle dont l’acteur était jusqu’alors le plus évident garant de la compréhension, ce qui revient à dire que le premier des crimes de Fantômas est de nature dramaturgique. Fantômas dépasse la simple alternance entre le théâtre et le naturalisme cinématographique conventionnel issu de la littérature populaire. En fait, la quête de réalisme probablement inconsciente chez Feuillade réussit avec un prétexte romanesque guère réaliste : 

la légende d’un bandit qui domine la ville moderne. Les rues de cette dernière devinrent un décor essentiel pour que s’accomplissent des récits. Le labyrinthe urbain fit ré-accéder le cinéma, une nouvelle fois après Lumière, aux aléas de la réalité et aux apparitions non programmées, autant d’évènements étrangers aux lois de la représentation théâtrale. Ce serial constitue un pas décisif dans l’assouplissement des règles de filmage qui l’ont précédé : le plan unique cesse d’être associé à la continuité dramatique d’une scène, le montage parallèle se devine, les extérieurs deviennent des espaces aussi dramatisés que les intérieurs, la ville devient un scénario ready-made. Fantômas est non seulement du côté du mal mais aussi du côté de l’illusion cinématographique, en opposition aux corps théâtraux. Si Louis Feuillade demeure une des figures majeures de l’art cinématographique des premiers temps, c’est qu’il sut précisément faire de ses serials des manifestes cinématographiques contre les mécaniques féeriques révolues du théâtre.

La rétrospective Feuillade de 1964 organisée par Henri Langlois • En 1964, Henri Langlois présente une importante rétrospective des films de Louis Feuillade. C’est un véritable choc. Un nouveau choc comparable à celui de la première rencontre des années dix avec les poètes… Une des figures majeures du Nouveau Roman, Claude Ollier, s’enthousiasme et écrit plusieurs textes d’une admirable acuité : « Des scènes étranges demeurent en mémoire, et s’y fortifient, qui ont peut-être été improvisées en quelques minutes par un homme turbulent, méticuleux et tyrannique, qui n’avait rien d’un théoricien ni d’un critique, mais possédait le don rare ou la bonne fortune de trouver du premier coup non seulement une solution valable au problème de l’heure (et il fallait absolument fournir à Gaumont l’épisode hebdomadaire), mais la meilleure possible, et sans doute la seule possible, la seule totalement efficace, à l’intersection des lignes dramatiques et oniriques. » (Les Lettres françaises, août 1964).

On ne saurait mieux dire le génie spécifique de Feuillade • Dans les Cahiers du cinéma (n° 160, novembre 1964), Jean-André Fieschi salue la découverte des films de Feuillade dans les termes suivants et dont j’emprunte l’épilogue de son long article : « Mythologie instinctive, répétitive, collective, tributaire de la littérature populaire, par elle alimentée et comme elle promise à des développements insoupçonnés. Les grandes scènes médiumniques de Feuillade, dont le principe dépend de semblable imagerie, rejoignent aujourd’hui les créations les plus surveillées, les plus “modernes” : et la surprise demeure intacte du bal des Vampires qui résume L’Ange exterminateur, du jardin du Policier apache qui appelle les épiphanies de Marienbad, de l’exécution de Barrabas, son œuvre la plus rigoureuse, fantastique et austère. Primitif, classique, moderne : Feuillade s’efface derrière ces évidences, va et vient de l’une à l’autre, libre, seul, et secret dans la distance. »

Après les serials • Feuillade fut un réalisateur aux possibilités très étendues. Indépendamment des serials qui firent la part la plus belle de la notoriété de Feuillade, d’autres productions furent marquantes en leur temps. 1918, Vendémiaire. Ce film qui conjugue le grand récit lyrique et l’influence du serial en ce qui concerne les relances successives du récit, traduit évidemment le souvenir récent des désastres de la Première Guerre mondiale ; il est présenté dans les salles moins de deux mois après l’armistice. La lassitude du public à l’égard de la guerre n’a pas facilité l’accueil du film dont certaines innovations narratives et techniques étaient pourtant expérimentées. Francis Lacassin, le principal historien de l’œuvre de Feuillade démontra combien Vendémiaire fut l’occasion d’élever la tragédie quotidienne au rang de la tragédie antique et de rassembler des personnages hétérogènes dans une unique vision pastorale et biblique. Incontestablement, le vignoble que dirige un personnage du film renvoie au milieu parental de Feuillade. C’est probablement dans ce film que l’on put repérer certains traits communs avec Griffith. Ainsi ces moments de montages alternés utilisés à des fins d’évocation du souvenir ou de hantises des personnages.

Feuillade moderne ? • Si l’on évoqua la modernité de Feuillade, c’est à son insu qu’il fallait la lui concéder. S’il fut moderne, c’est en tant qu’ artiste comparable à un Cézanne dont la lucidité et la volonté modernes ne furent pas des revendications conscientes. Le nom de Cézanne intervient ici sans hasard pour conclure cette présentation : Feuillade entretint avec le peintre aixois un même attachement à sa terre natale du sud de la France. Et il y reviendra tourner au terme de son expérience de la grisaille parisienne. Comme Cézanne, les novations de Feuillade se réalisèrent en dépit d’un moralisme édifiant, de la ruse avec la convention sociale et les émois religieux et patriotiques au sein de plusieurs de ses films. Pourtant, le Mal fut aux commandes de la fiction de Fantômas et le souffre anarchiste parsema Les Vampires comme l’obsession sexuelle fut présente

dans les premières années de Cézanne. Comment oublier ces travellings dans le métro parisien aérien dans Les Vampires ? Aujourd’hui, nos yeux écarquillés scrutent les détails architecturaux de la ville pour reconnaître et mesurer le temps passé depuis cet enregistrement. Tel lieu existe-t-il encore, se demande-t-on ? Un simple documentaire de la même époque ne produirait pas aujourd’hui le même effet car c’est par effraction que le réel mobilise l’attention du spectateur. Si le cinéma de Feuillade hallucine aujourd’hui, c’est parce que son audace documentaire n’est pas un plus ou un reste de la fiction. Celle-ci ne s’opposait pas encore à la fiction ; elle était la condition pour que cette dernière advienne.

Cette rétrospective est organisée dans le cadre des 120 ans de Gaumont.

 

MUSIDORA, SOLEIL ET OMBRES 

Patrick Cazals
Auteur-réalisateur, producteur

Un siècle ! Il aura fallu un siècle de cinéma, depuis sa première apparition, le 3 décembre 1915, dans le troisième épisode des Vampires de Louis Feuillade pour que Jeanne Roques – Musidora soit reconnue ici, à La Rochelle, comme une cinéaste à part entière, l’une des trois premières de l’Histoire du cinéma, avec Alice Guy et Germaine Dulac.

Il reste cependant de vrais mystères à percer pour que Musidora et ses mille talents soient évalués à une juste échelle. Si, par chance, en explorant les archives de La Cinémathèque française, on a pu débusquer le film de Raphaël Clamour Les Misères de l’aiguille (1913) dans lequel elle joue avec assurance son tout premier rôle, cinq de ses films en tant que réalisatrice et interprète - dont les trois derniers sous le béret d’époque de productrice - restent introuvables en dépit des alertes générales lancées aux cinémathèques de la planète. 

Cinq films, une bagatelle… Minne (1916), La Vagabonde (1918), La Flamme cachée (1918), Vicenta (1919), La Magique Image (1950)… De plus, les musiques composées par son père Jacques Roques pour ses trois films emblématiques : Pour Don Carlos (1920), Sol y sombra (1922), La Tierra de los toros (1924) – ont elles aussi disparu… Retrouver de tels trésors serait un atout capital pour mieux comprendre la passion dévorante de la famille Roques pour la création artistique, du somptueux paseo des années 1920 au décès de Musidora en décembre 1957. Actrice, certes ! Vamp, muse et mythe : les cinéphiles et historiens l’ont très vite adoubée et cataloguée… Mais cinéaste donc, écrivaine, poète, féministe, peintre, dramaturge, grande amoureuse et ambassadrice andalouse, amie intime de Colette et de Pierre Louÿs, égérie des surréalistes, marraine de guerre en 1914-1918 et délicate Amphitryon pour sa famille et ses amis, collaboratrice d’Henri Langlois dès les premières heures de La Cinémathèque française.

Une trame panoramique de ses mérites s’imposait pour ce Musidora, la dixième muse que j’ai eu à cœur d’écrire, jadis, et de filmer aujourd’hui car il fallait la révèler à chacun à travers les étonnants éclats de sa création et les sombres nuages de sa vie. Ce titre, décerné par le bouillant Aragon, lui sied toujours comme le gant de chevreau glacé au bras de Gilda ou le collant noir aux souris d’hôtel des ciné-romans. Qu’importe si sa silhouette semble aujourd’hui démodée ! Elle reste toujours fascinante et s’affiche avec force même si d’autres Irma Vep ont su prendre la relève et relayer le mythe. Il faut concéder à Musidora tous ses mérites, chasser l’oubli au galop et balayer les quolibets des prétendus faiseurs ou briseurs de modes. En surgissant à l’hiver 1915 sur la toile blanche, la tête dissimulée sous une cagoule dessinée par Paul Poiret, Musidora échappe au piège du produit fabriqué et se pose en ange exterminateur venu de nulle part. À toute une jeunesse, hébétée par l’horreur et l’inutilité de la guerre, elle tend un miroir, incitant chacun à la rejoindre sur les chemins de la révolte et de la liberté, au cœur de l’imaginaire. Le 27 mars 1920, les dadaïstes la mobilisent sur la scène de la Maison de l’œuvre, rue de Clichy, pour interpréter les dernières créations dada aux côtés de Breton et Soupault. En 1928, Aragon et Breton lui écrivent une fresque délirante sur fond de tranchées et de poilus s’échangeant les photos de leur marraine Musidora : Le Trésor des jésuites dans laquelle tous ses personnages sont des anagrammes de son nom, de Mad Souri au chevalier Doramusi. Au rideau final, l’actrice lance à son public cette phrase sibylline : « Avenir, avenir ! Le monde devrait finir par une belle terrasse de café. »

Femme fatale insaisissable, aux yeux noirs et immenses ouverts sur l’invisible, Musidora ne cesse de nous le répéter : la vraie vie est ailleurs. Nouvelle Circé, elle se joue des pièges de la police, se moque des règles de la morale et rend ses adversaires les plus coriaces aussi pleutres que les anciens compagnons d’Ulysse transformés en pourceaux.

Ce qui me fascine aujourd’hui encore, c’est comment, par le seul charme sulfureux de sa Magique Image (titre de son dernier film en 16mm) et pour toute une génération à la recherche d’un équilibre au milieu de la tourmente, Musidora offrait une autre revanche, une réponse rêvée aux prétentions d’une société qui voulait jouer, en se servant des vies d’autrui, à Docteur Jekyll et Mister Hyde. On en frémit d’émotion et parfois de frayeur, dans l’attente… Musidora sait toujours se glisser au cœur de l’actualité.